Bernanos, Bresson, Pialat : trois visions par Caroline Eades
       
        Comme Pialat, Bresson démontre l'impasse du langage verbal à laquelle est confronté Bernanos et que celui-ci met en scène par les nombreuses références aux hésitations de son personnage-narrateur, aux ratures et aux pages déchirées de son journal.17 Ce qui distingue le film de Bresson relève de l'énonciation : Bernanos, pour présenter son texte, affecte l'indifférence d'un imprimeur qui, avec un respect scrupuleux de la forme et de la législation, propose ce journal à la curiosité du lecteur et y ajoute la lettre de Louis Dufréty en ôtant les indications de date. Cette mise à distance est refusée par Bresson qui offre aux spectateurs les images des pages écrites, raturées, déchirées, à travers le point de vue du scripteur et avec l'accompagnement de son commentaire verbal et de sa gestuelle.
Les lettres des autres personnages - Chantal, la comtesse - sont également portées à la connaissance des spectateurs par la médiation de la voix ou de l'image du curé qui les lit ou les commente à haute voix. Aussi la lettre de Dufréty semble-t-elle constituer une rupture bien plus sensible dans le film que dans le roman : les lignes manuscrites sont brutalement remplacées à l'image par les signes typographiques, les pages quadrillées du cahier par le papier à en-tête de Dufréty, la voix du curé par celle de Dufréty. Le film se termine ensuite par un plan emblématique18 sans rapport explicite avec la diégèse tant au niveau narratif qu'au niveau formel et pourtant lié à la mort du curé et à son accomplissement spirituel par l'image d'une croix « maladroite comme celle d'un faire-part, seule trace visible laissée par l'assomption de l'image. »19
        En interrompant brutalement la vie et surtout la vision du personnage principal, Bresson met l'accent sur le rôle que tient le langage verbal pour les spectateurs, contrairement au curé qui comprend Chantal sans avoir lu sa lettre ou la comtesse avant de l'avoir entendue. Par l'objectivation de la lettre de Dufrety, la parole sur le curé mais sans le curé perd son sens et sa raison d'être. Elle est remplacée par une image muette et ambiguë qui s'oppose radicalement aux deux premiers plans du film, le panneau "Ambricourt" et le visage du curé. A leur déchiffrement évident ont succédé la faillite et la disparition du signe verbal ou visuel au profit de celui qui n'appelle aucune réalité référentielle ou psychologique, au sens immanent, à la vision pure sans la médiation de la parole, du sujet, de la raison.
        Pialat souligne également ce nécessaire et difficile renoncement au langage verbal : au début du film, la parole abonde avec les aveux de Donissan, de Mouchette et de Menou-Segrais, dévoilant leur âme meurtrie, justifiant leurs actes et annonçant leur pénitence. Puis le silence gagne Mouchette quand Donissan lit en elle le crime et le péché, avant même son apparition muette dans la chambre de Donissan. Menou-Segrais, de retour à Etapes, se contente d'écouter les souvenirs de Marthe, le moteur d'un camion, la rumeur des fidèles. Enfin Donissan tente une dernière fois de se faire entendre de Satan ou de Dieu, mais l'incompréhension, le miracle et la maladie le terrassent et le rendent à sa vocation, celle d'écouter les pécheurs.

        Dans le film de Pialat, toutefois, la mise en cause de l'image cinématographique passe par l'évocation d'autres images. L'Angélus de Millet sur les murs du presbytère annonce le couple silencieux et recueilli dans la douleur devant la chambre de leur enfant mort. Le geste de La Laitière de Vermeer que rappelle l'aquarelle chère à Donissan se retrouve à deux reprises dans le film, la première fois lorsque l'abbé, dans sa chambre, verse de l'eau dans un broc et la deuxième fois lorsqu'il arrive dans la ferme des Havret. Certes Pialat illustre ainsi l'attention que donne Bernanos dans ses romans à la représentation de la vie rurale quotidienne, mais il réduit par là même le statut de l'image filmique à celui d'illustration, de tableau vivant, de reproduction, puisqu'elle renvoie davantage à une tradition de la représentation qu'à une représentation du monde.

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