Bernanos, Bresson, Pialat : trois visions par Caroline Eades
       
       La substitution du décor domestique de Donissan à celui de Ménou-Ségrais devient alors explicite : les portraits de famille ont fait place à un tableau religieux, la statuette de la Vierge Marie a remplacé celle d'une femme profane, le presbytère est désormais uniquement voué au recueillement et à la prière. Pourtant le mur sur lequel est accroché le crucifix de Donissan est toujours couvert du même papier peint. La prolifération d'images saintes se révèle encore plus vaine et même blasphématoire lorsque Donissan est sollicité par les fidèles d'y apposer sa marque. Dans sa recherche des signes authentiques de la vision, Pialat use donc d'ironie, mais s'oriente aussi vers une ascèse bressonnienne avec les effets d'obscurcissement de l'image qui consistent à masquer partiellement ou provisoirement le corps de Donissan dans la chambre de l'enfant, dans l'ombre des arbres et dans la pénombre de l'église, à la fin du film. L'image perd ainsi son caractère de révélation des formes pour s'orienter vers la vision de ce qui ne peut en avoir, dessein de Satan ou espoir de Dieu.
       Parce qu'elle est cheminement spirituel, la poésie de Bernanos est aussi réflexion sur la création littéraire : « c'est à travers le langage de l'art que s'opère la transmutation de l'expérience personnelle de la réalité en une réorganisation de l'univers intérieur de l'homme communiquée à chaque lecteur. »20 Ainsi la lutte du curé d'Ambricourt et de Donissan
a-t-elle mené Bresson et Pialat au questionnement sur leur propre écriture - le rapport, si évident et si paradoxal, de l'image filmique à la réalité perceptive - et sur les moyens d'expression cinématographique, à commencer par l'acteur. Bresson, en héritier de l'avant-garde expressionniste et du réalisme poétique, se souvient que la vérité d'une vision se cherche dans la spécificité, le "miracle impur", du signe visuel comme jeu de lumière et d'ombre non encore asservi par la couleur et le son, tandis que Pialat espère trouver la révélation du Signe dans la démultiplication, la prolifération, la polysémie et l'hyperréalisme des images, quand bien même « quelque Charlot génial, sous les sunlights géants, assumerait à lui seul, ainsi qu'un Christ de cauchemar, toutes les douleurs de l'espèce et l'humanité ruissellerait de larmes au pied de sa croix. »21

[Texte écrit pour la revue Recherches et travaux (n°58 - 2000, Université Stendhal Grenoble III) et publié avec l'autorisation de l'équipe éditoriale responsable de la revue.]

Caroline Eades
Maître de conférences en "littérature et cinema "à l'Université Stendhal-Grenoble III jusqu'en 2001. Actuellement Assistant-professor à l'Université du Maryland (Etats-Unis).
Auteur de nombreux articles sur les cinémas français, italien et grec et également sur les rapports entre mythes et cinéma.


Notes :
1. Mouchette (1967), autre adaptation d'un roman de Bernanos par Bresson, n'est pas évoquée dans cet article qui met l'accent sur l'itinéraire spirituel de deux prêtres comme quête d'une vision et partage d'une grâce.
2. Pierrette Renard, Bernanos ou l'ombre lumineuse, Editions ELLUG, Grenoble, 1990, p. 157.
3. Albert Béguin, Bernanos par lui-même, Editions du Seuil, Paris, 1954, p. 71.
4. Sur l'attachement de Bernanos à l'Incarnation, voir Michel Estève, Bernanos, Editions Gallimard, 1965, Paris, p. 160.
5. Les premiers plans du film sur Pialat - qui n'est pas encore Menou-Segrais pour les spectateurs - pratiquant la tonsure sur le crâne de Depardieu en voie de devenir Donissan, peuvent s'interpréter comme une sorte d'ordination de l'acteur par le metteur en scène dont le caractère laïc est cependant souligné par le décor bourgeois du presbytère et l'instrument utilisé, un vulgaire rasoir de coiffeur.
6. Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, Editions Gallimard, Paris, 1975, p. 10.
7. Ibid., p. 57.
8. François Mauriac, « Journal d'un curé de campagne » in Le Figaro, 27 février 1951, in Robert Bresson, Eloge, Paris, Editions de la Cinémathèque française, Paris, 1997, p. 24.
9. André Bazin, « Le « Journal d'un curé de campagne » et la stylistique de Robert Bresson », in Qu'est-ce que le cinéma ?, Editions du Cerf, rééd. 1981, Paris, p. 118.
10. Philippe Le Touzé, Le Mystère du réel dans les romans de Bernanos, Editions Nizet, Paris 1979, p. 104.
11. Georges Bernanos, « Journal d'un curé de campagne (1936) » in OEuvres romanesques, Editions La Pléiade, Gallimard, Paris, 1961, p. 1190.
12. Ibid., p. 1201.
13. Voir sur les noms de personnages et de lieux chez Bernanos Yves Baudelle, « Une toponymie imaginaire du Pays d'Artois » in Europe 789/790, Janv.-Fév. 1995, pp. 47-54.
14. Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan (1926), op. cit., p. 306.
15. Pierrette Renard, op. cit., p. 179.
16. Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, op. cit., p. 308.
17. Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne, op. cit., p. 1049, 1117, 1185 par exemple.
18. Pour une définition du plan emblématique voir Noël Burch, La Lucarne de l'infini, Editions Nathan, Paris, 1990, p. 121.
19. André Bazin, op. cit., p. 124.
20. Pierrette Renard, op. cit., p. 47.
21. Georges Bernanos, « La Grande aventure manquée » in Essais et écrits de combat, Editions La Pléiade, Gallimard, Paris, 1971, p. 1227.

Remerciements particuliers : Bertrand Vibert (Université Stendhal Grenoble III).

 

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