Questions à Gérard Courant
- A propos du Cinématon de Maurice Pialat -

Interview de Gérard Courant
par Rémi Fontanel


        Quelle est l’histoire du Cinématon de Maurice Pialat ?

Gérard Courant : Nous étions au début du mois de juillet 1982. La gauche de François Mitterrand était aux affaires depuis un peu plus d’un an, l’URSS régnait sur la moitié du monde, Missing du Grec Costa-Gavras et Yol du Turc Yilmaz Güney venaient de se partager la palme d’or à Cannes, le SMIC pointait à 3404,20 francs par mois, le prix du "super" atteignait 4,42 francs, Bernard Hinault était en train de gagner son 4ème Tour de France, l’équipe de France de football échouait en demi-finale de la Coupe du monde face à l’Allemagne de l’Ouest, le gouvernement venait de décider de créer la 4ème chaîne (le futur Canal +), la canicule sévissait sur la France (43° dans le Var le 7 juillet), la Pologne du général Jaruzelski était en « état de guerre », la loi « Sécurité et Liberté » était abrogée par les députés.
Voici le contexte dans lequel nous nous trouvions lorsque je proposai à Vincent Nordon, un ami cinéaste et théoricien du cinéma (il collaborait à la revue Ça, plus communément appelée Ça cinéma), de faire son Cinématon. À cette époque-là, il était assistant de Maurice Pialat, sur le film À nos amours que préparait le cinéaste.
« Si tu me filmes dans les prochains jours », m’avait-il dit, « le mieux serait que tu viennes dans les bureaux de la Gaumont où je travaille sur le nouveau film de Pialat. Tu pourrais faire d’une pierre deux coups : faire mon Cinématon et celui de Pialat. Et même, trois coups puisqu’il y a une jeune lycéenne qui a été choisie pour le rôle féminin que tu pourras également filmer. » Cette jeune fille de quinze ans, c’était Sandrine Bonnaire. Et ce fut même d’une pierre quatre coups car je filmais également, ce jour-là, Maïté Maillé, une autre comédienne pressentie pour le film.
Nous nous donnâmes rendez-vous le samedi 17 juillet à 15 heures dans un bureau de la société de production Gaumont au numéro 10 de la rue Louis-Philippe à Neuilly-sur-Seine où Maurice Pialat avait tout l’espace désiré pour préparer son film, faire des essais avec des comédiens, etc.



Maurice Pialat


Sandrine Bonnaire


Maïté Maillé

        Drôles de rencontres en somme...

Gérard Courant : Ce sont donc les circonstances qui ont imposé cette date comme c’est toujours le cas dans les Cinématons. D’une façon générale, je ne contacte pas les personnes que je filme. Un Cinématon naît d’une rencontre ou, lorsque je ne connais pas la personne, c’est un intermédiaire – en général, un cinématoné – qui crée le lien et qui organise la rencontre. Les règles du jeu du Cinématon sont tellement particulières que ce rapport personnel est indispensable.

        Que saviez-vous de Pialat avant de réaliser son Cinématon ? Le connaissiez-vous ?

Gérard Courant : Maurice Pialat faisait partie des cinéastes français que j’appréciais, au même titre que Philippe Garrel, Éric Rohmer, Robert Bresson, Jacques Tati, Pierre Étaix, Jacques Rivette, Jean Eustache ou Jean-Luc Godard. J’avais beaucoup aimé Passe ton bac d’abord et j’avais écrit un texte élogieux sur ce film dans la revue Cinéma 79 [n°249, septembre 1979, NDLR].
Alors que je connaissais beaucoup de cinéastes français et étrangers, je n’avais jamais rencontré Maurice Pialat avant de le filmer. Pourquoi ? Je n’en ai aucune idée ! Bien sûr, ce n’est pas un personnage qui fréquentait les cocktails et les festivals mais j’aurais très bien pu le croiser, par exemple, à l’occasion d’une séance de ciné-club (c’est ainsi que j’ai rencontré François Truffaut).

        Comment lui avez-vous présenté « la chose » ?

Gérard Courant : Là, ce ne fut pas simple. Maurice Pialat fut très surpris que ce portrait soit muet. Visiblement, il aurait préféré qu’il fut sonore. Il reprocha même à Vincent Nordon, qui avait joué les intermédiaires, de ne pas lui avoir précisé cette contrainte. Ce dernier se défendit en répondant qu’il lui avait signalé toutes les règles du Cinématon. Je compris alors qu’il y avait des tensions entre Pialat et son assistant qui culminèrent quelques jours plus tard par la rupture entre les deux hommes. (Vincent Nordon n’aura travaillé qu’à la préparation du film et n’aura pas eu le loisir de participer au tournage de À nos amours).

 


 

 

 

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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