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Sous
le soleil de Satan par Michel
Estève
-
de Georges Bernanos à Maurice Pialat -
Sous le soleil de Satan (1987)
Conçu
non pas en trois, mais en deux parties essentielles,
d'une inégale longueur (la durée de
la première prenant nettement le pas sur celle
de la seconde), le film de Maurice Pialat insère
le "Prologue" dans le récit de "La
tentation du désespoir" et, refusant toute
évolution temporelle prononcée, laisse
au vieux "saint de Lumbres" les traits immuablement
jeunes de l'abbé Donissan à l'aube de
son sacerdoce. A défaut de les justifier en
toute rigueur, les lois de l'adaptation cinématographique
expliquent cette concentration, ce resserrement de
l'action dans l'espace (la structure) et le temps
du récit. En revanche, on peut regretter que
le cinéaste, à l'ouverture du film,
ne place pas - comme dans le roman - le dialogue de
Donissan et de Menou-Segrais sous le signe de la nuit
de Noël. Roman de la Passion du Christ assumée,
à sa mesure, par Donissan, Sous le soleil
de Satan est d'abord un roman de l'Incarnation.
Au début de "La Tentation du désespoir",
l'abbé Démange confie au chanoine Menou-Segrais,
à propos de Donissan : "Oui,
j'aurais aimé, j'aurais particulièrement
aimé passer cette nuit de Noël avec vous.
Cependant, je vous laisse à plus puissant et
plus clairvoyant que moi, mon ami. La mort n'a pas
grand chose à apprendre aux, vieilles gens,
mais un enfant, dans son berceau ! Et quel
Enfant !... Tout à l'heure, le monde
commence."2
Un rapprochement est ainsi suggéré
entre le Christ et Donissan, plus précisément
entre l'Enfant-Jésus et le prêtre en
lequel l'esprit d'enfance est resté intact.
Double perspective symbolique, écartée
par Maurice Pialat. Pour une conscience chrétienne,
le monde a réellement commencé avec
la naissance du Christ, qui lui apportait l'assurance
d'une rédemption et d'une nouvelle vision du
monde, radicalement neuve, centrée sur la quête
de la joie au travers de la souffrance. Pour Donissan,
l'aventure spirituelle du salut prend son point de
départ, son authentique naissance au cours
d'une nuit de Noël où il découvre
sa vocation.
En
dépit de son titre, le roman de Bernanos est
un roman de la nuit et des ténèbres.
Nuit où Mouchette s'enfuit de la maison familiale.
Nuit de Noël où Donissan prend conscience
de sa vocation et affronte, pour la première
fois, Satan. Nuit où, errant dans la plaine,
en direction d'Etaples, comme incapable de sortir
d'un cercle tracé autour de lui, il rencontre
Satan (incarné dans un maquignon), puis Mouchette.
Nuit enfin où le "saint de Lumbres"
doit surmonter la tentation du suicide. Perspective
ici encore symbolique avec la double connotation d'un
registre christique (la nuit de Gethsémani)
et d'un registre satanique (le royaume du "Prince
des ténèbres"). Maurice Pialat,
pour sa part, a centré son récit sur
le crépuscule. Deux séquences, en particulier,
en témoignent. Celle qui ouvre le film sur
le dialogue de Donissan et Menou-Segrais : à
l'intérieur du presbytère où
les tonalités dominantes des couleurs tirent
sur des bleus froids, une faible lumière évoque
le crépuscule. Celle de l'errance de Donissan
en route vers Etaples à travers champs et terres
labourées : le cinéaste met en relief
le coucher du soleil, l'heure de la tombée
du jour.
Dans
l'exploration de l'univers du surnaturel, Maurice
Pialat, fidèle dans l'ensemble à l'esprit
comme aux dialogues du roman, ne va pas aussi loin
que Bernanos. Deux modifications essentielles apportées
à la fiction bernanosienne nous le suggèrent
avec force.
La première concerne la mort de Mouchette.
Dans le film comme dans le roman, la jeune femme,
face à la glace de sa chambre, se tranche le
cou par désespoir avec le rasoir de son père.
Le cinéaste nous montre Donissan surgir brusquement
- comment aurait-il pu reconnaître ce suicide
? - et transporter le corps privé de vie jusqu'au
pied de l'autel de l'église : au prêtre
seul revient donc cette initiative, qui le fait traiter
de "fou" par son doyen, Menou-Segrais. Dans
le roman, c'est au contraire Mouchette qui, avant
de mourir, exprime "publiquement"
son désir "d'être conduite au
pied de l'église pour y expirer."3
Maurice Pialat laisse entendre que le prêtre
veut sauver la jeune femme ; Bernanos affirme que
celle-ci est sauvée, dans la perspective du
mystère de la "communion des saints".
Son roman nous en donne sans conteste l'intuition.
Ses propos nous en apportent la certitude : "(...)
l'abbé Donissan n'est pas apparu par hasard
: le cri du désespoir sauvage de Mouchette
l'appelait, le rendait indispensable. (...) Sinon
l'oeuvre perd son sens et la terrible expiation du
curé deLumbres n'est plus qu'une atroce et
démentielle histoire."4
La seconde a trait à la mort de Donissan et
au finale des deux oeuvres. Dans le roman, elle est
constatée par l'écrivain Saint-Marin,
caricature d'Anatole France (prix Nobel de littérature
en 1921), en qui Bernanos entendait fustiger une contrefaçon
d'écrivain authentique. La fin du roman mettait
face à face deux personnages romanesques spécifiquement
bernanosiens : le "faux" écrivain
qui, par scepticisme, conçoit l'écriture
comme un divertissement pascalien, joue avec la vérité
dans son oeuvre au point de "truquer" les
mots, de les détourner de leur sens originel
; le "vrai" prêtre, figure christique
à travers laquelle le romancier souhaitait
passionnément révéler au lecteur
la réalité mystérieuse de la
sainteté. Renonçant à transposer
le personnage de Saint-Marin et lui substituant, pour
la découverte du cadavre de Donissan dans son
confessionnal, le doyen Menou-Segrais, Maurice Pialat
écarte ainsi une pièce fondamentale
de l'architecture thématique de Bernanos. Et
le final du film n'atteint pas à la puissance
de suggestion de celui du roman qui, par la prosopopée
de Donissan - dernier cri de guerre lancé au
"Père du mensonge" - et l'image symbolique
de la croix, suggérait clairement la nécessité
de la souffrance rédemptrice et la victoire
du Christ sur Satan : "Après moi un
autre, et puis un autre encore, d'âge en âge,
élevant le même cri, tenant embrassée
la Croix... (...) Toute belle vie, Seigneur, témoigne
pour vous ; mais le témoignage du saint est
comme arraché par le fer."5
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