| 

Sous
le soleil de Satan par Michel
Estève
-
de Georges Bernanos à Maurice Pialat -
Sous le soleil de Satan (1987)
Le film de Maurice Pialat propose en réalité
une approche non pas métaphysique, mais psychologique
de l'univers du surnaturel et l'évocation du
démoniaque y apparaît beaucoup moins
approfondie que dans le roman dont il s'inspire. Quand
Bernanos incarne Satan dans le personnage du maquignon
qui, au cours de la nuit, fait route vers Etaples
avec Donissan, le cinéaste transpose cette
rencontre dans une très belle séquence.
Séquence d'abord diurne, traitée en
plans d'ensemble avec profondeur de champ, où
la silhouette noire du prêtre se discerne parfois
avec peine dans l'immensité de la plaine vallonnée.
Puis nocturne, avec le surgissement de l'inquiétant
maquignon au chapeau mou.
Mais,
dans son roman, Bernanos nous suggère également,
au-delà de l'univers sensible, du réel
quotidien et familier, la présence invisible
du surnaturel et de Satan. Mieux, il nous rend crédible
cette présence par le choix d'un vocabulaire
spécifique, qu'il s'agisse du diable ou du
surnaturel. Au début de "La tentation
du désespoir", au cours de la nuit où
Donissan est incité à déraciner
en lui la joie née de la rencontre avec Dieu,
avant d'être clairement précisée,
l'existence de Satan, en tant que réalité
mystérieuse et redoutable, est suggérée
par la répétition du pronom démonstratif
"cela", par le passage de l'adjectif au
pronom indéfini "autre", enfin par
des substantifs de comparaison, tels que "ennemi"
et "adversaire". Dans l'exploration du démoniaque
comme du surnaturel, le romancier propose au lecteur
des mots, qu'il rejette aussitôt, les jugeant
impropres à l'expression d'une réalité
difficilement perceptible au moyen du langage familier.
Sous forme d'affirmations, d'interrogations et d'exclamations,
le commentaire du narrateur comprend en profondeur
et interprète les mobiles et les actes les
plus secrets des personnages. Dans Sous le soleil
de Satan, l'événement relaté
ou évoqué se déroule, en réalité,
sur deux plans : d'une part s'observe le plan
sensible, les données du réel le
plus apparent, le cheminement de l'intrigue, les dialogues
ou la méditation, en un mot le phénomène
; d'autre part, le plan surnaturel qui se
dessine au-delà de l'apparence, dans le prolongement
du réel - donnée première,
essentielle, en regard de laquelle, en définitive,
le phénomène se révèle
épiphénomène car le déroulement
temporel des faits est en relation étroite
avec des luttes ou des décisions prises au
niveau de l'éternité. De telle sorte
que le lecteur du roman est conduit insensiblement
du plan psychologique au plan métaphysique.
Dans son film, Maurice Pialat ne suit absolument pas
Bernanos sur ce terrain de l'imaginaire : il en reste
au réalisme.
Affirmée par le romancier, au-delà de
l'apparence du monde visible, la présence de
Satan, dans trois passages clés du livre repris
dans le film, est occultée par le cinéaste
qui évoque le seul comportement psychologique
des personnages. Ainsi donne-t-il au spectateur l'impression
que Donissan se flagelle par masochisme, alors que
la recherche d'une souffrance excessive, ouverte sur
la haine de soi, répond à une tentation
subtile de Satan. Dans le coeur du prêtre, le
dialogue de la joie et de la haine introduit à
la "tentation du désespoir" au sein
de laquelle se discerne la présence d'une sorte
de folie surnaturelle suscitée par Satan :
"Cependant la joie mystérieuse, comme
à la pointe de l'esprit, veille encore, à
peine troublée, petite flamme claire dans le
vent... Et c'est contre elle, ô folie ! qu'il
va se tourner à présent."6
Ainsi dépouille-t-il le suicide de Mouchette
de toute perspective métaphysique, alors que
chez Bernanos l'alliance de l'angoisse, du désespoir
et du recours à la folie (comme ultime tentative
d'évasion hors du réel et de volonté
de destruction de soi-même) débouche
sur un appel volontaire à Satan : "C'est
alors qu'elle appela - du plus profond, du plus intime
- d'un appel qui était comme un don d'elle-même,
Satan."7
Dans le film, le suicide est remarquablement évoqué
par l'écriture de Maurice Pialat. Les cadrages
en plan rapproché de Mouchette, étendue
sur son lit, semblent suspendre le temps, comme dans
l'attente du surgissement tragique à l'état
pur. Lorsque, face à la glace, la jeune femme
porte la rasoir à sa gorge, la violence de
l'image, occultée par une ellipse, est transcrite
par celle du son (Donissan enfonçant la porte
de la chambre). Mais, si élaborée soit-elle,
l'image reste ici incapable de transcrire la parole
(le commentaire) du romancier, ou de lui donner une
équivalence, pour donner au spectateur l'intuition
d'un arrière-plan métaphysique.
Accès
direct aux notes
 
|