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Sous
le soleil de Satan par Michel
Estève
-
de Georges Bernanos à Maurice Pialat -
Sous le soleil de Satan (1987)
La
séquence de la "résurrection avortée"
du petit paysan transpose la littéralité
des faits, mais sans rendre suffisamment compte de
l'esprit d'un fragment romanesque centré sur
l'affrontement du prêtre et de Satan au travers
même du corps de l'enfant. Reprenant l'une des
interrogations du roman, le cinéaste fait dire
à Donissan : "De Vous ou de lui qui
est le maître ?" Mais comme Satan
n'a jamais été évoqué
littéralement au cours du récit, comme
la séquence de la rencontre avec le maquignon
est loin derrière, le spectateur peut-il immédiatement
comprendre que ce "lui" désigne le
Diable ? La présence invisible de celui-ci
n'est en rien suggérée. Certes, par
le montage, par ses cadrages, par la composition du
plan en deux couleurs (le noir de la soutane s'opposant
au blanc de la chemise de nuit mortuaire du cadavre),
Maurice Pialat décrit avec sobriété
et une indéniable force d'émotion cette
tentative de Donissan. Mais il ne nous donne pas,
comme Bernanos, l'intuition des raisons de l'échec
du prêtre qui, désirant vaincre à
tout prix son "ennemi", "exige"
de Dieu un miracle au lieu de Lui demander par amour
: "(...) la foi qui transporte les montagnes
peut bien ressusciter un mort... mais Dieu ne se donne
qu'à l'amour."8.
De ce fait,le spectateur non averti s'interroge :
l'enfant est-il ou n'est-il pas ressuscité
? Les larmes de la mère traduisent-elles le
désespoir provoqué par l'échec
de Donissan ou la joie née de l'espoir fou
d'un retour à la vie ? La fin de la séquence
demeure ambiguë, contrairement à celle
du chapitre comparable du roman.
Dans
le roman de Bernanos, il y avait, en réalité,
deux Satan. Incarné dans le maquignon, le premier
revêtait l'apparence d'un "jovial garçon",
très charnel, à la fois compagnon de
route et bourreau de Donissan dans la nuit. Ses bonds,
son rire, sa parodie de la Cène, ses spasmes
éprouvés dans la boue9
en faisaient l'héritier du romantisme, ange
déchu, être "magnifique et vil",
"étoile reniée du matin"10,
vaincu par l'esprit de prière du prêtre.
Ce personnage de fiction relève du fantastique
romanesque et du mythe. C'est lui que l'on rencontre,
transposé, dans le film de Maurice Pialat.
Mais le "saint de Lumbres", en particulier
à propos de la mort du petit enfant, affronte
au cours du récit du roman un second Satan
qui n'apparaît jamais dans le film. Personnage
invisible mais réel, évoqué dans
la tradition des Pères de l'église,
beaucoup plus redoutable que le premier, "ingénieux
ennemi" qui pèse de toutes ses forces
sur le prêtre, à la fois "voix"
tentatrice du mensonge, "maître de
la mort", "voleur d'hommes",
menteur par excellence, faussaire qui égare
les sens et le jugement, mêle "le vrai
au faux" - en un mot le "Prince
de ce monde" toujours avide d'attaquer Dieu
dans le coeur de l'homme11.
Ce Satan s'insère dans une perspective théologique
méconnue par le cinéaste.
Agnostique
- comme Alain Cavalier, dont on n'a pas oublié
Thérèse -, Maurice Pialat ne
croit pas en effet à ce second Satan. Séduit
par la puissance du roman de Bernanos, il n'a pu mieux
faire que rester à la surface du chef-d'oeuvre
bernanosien. Fidèle dans son film à
la fiction apparente de l'oeuvre originale, il ne
s'est pas avancé aussi loin que le romancier
dans l'exploration du surnaturel et du démoniaque.
D'une facture classique, inspirée par un sobre
réalisme où le montage et l'ellipse
(la première apparition de Mouchette, le suicide
de la jeune femme, le surgissement de Donissan s'emparant
du corps inanimé) comme les cadrages (l'ouverture
du film où les visages de Donissan et de Menou-Segrais
nous apparaissent successivement dans l'ombre et la
lumière - le geste de Donissan élevant
le corps du petit garçon évoquant la
forme d'une croix) et la partition musicale12
prennent par moment un étonnant relief, remarquablement
interprété par Gérard Depardieu,
Sandrine Bonnaire et le cinéaste lui-même,
Sous le soleil de Satan n'en représente
pas moins une oeuvre forte qui fait honneur au cinéma
français13.
[Texte écrit pour la revue
Vertigo
(n°1, 1987) et publié avec l'autorisation
du comité de rédaction de la revue.]
Michel
Estève
Editeur, critique de cinéma et littéraire.
A notamment collaboré à la réédition
des OEuvres romanesques de Georges Bernanos,
éditions Gallimard, Collection Pléiade
Bibliothèque (n°155), Paris, 1990.
Notes
:
1. Auteur de huit films depuis
1968 : L'Enfance nue, Nous ne vieillirons
pas ensemble, La Gueule ouverte, Passe
ton bac d'abord, Loulou, A nos amours,
Police et Sous le soleil de Satan
[La Maison des bois, feuilleton réalisé
pour la télévision date de 1971, NDLR].
2. Sous le soleil de
Satan, Georges Bernanos, OEuvres romanesques,
Editions Gallimard, Collection La Pléiade,
1974, p. 125 (souligné par Bernanos).
3. Ibid., p. 231.
4. Bernanos, "Satan
et nous" in Essais et écrits de combat,
I, Editions Gallimard, Collection La Pléiade,
1971, p. 1100.
5. Sous le soleil de
Satan, op. cit., p. 308.
6. Ibid.,
p. 147.
7. Ibid.,
p. 212.
8. Ibid., p. 268.
9. Ibid., pp. 168
et 178-179.
10. Ibid.,
p. 235.
11. Ibid., respectivement
pp. 235, 267, 269, 261 et 257.
12. L'intermezzo de la Symphonie
n°1 d'Henri Dutilleux.
13. Une première version
de ce texte a été publiée dans
Connaissance des hommes n°121, septembre-octobre
1987.
Remerciements : Cyril Neyrat et toute l'équipe
de la revue Vertigo.
Mail : revuevertigo@free.fr


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