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Les
Formes de la résistance par
Rémi Fontanel
ou l'adolescence dans le cinéma de Maurice
Pialat
L'œuvre de Maurice Pialat a cette particularité
d'assumer pleinement et bien plus souvent qu'on ne
le croit, des histoires fondées sur les souvenirs
personnels du cinéaste lui-même. Enfance,
histoire de couple, vieillesse et mort : un film de
Pialat est toujours quoi qu'il en soit
un film sur Pialat. Pourtant cette démarche
autobiographique sera absentée à deux
reprises, lorsqu'il s'agira notamment d'aborder l'adolescence.
Qu'en est-il justement de l'adolescence du cinéaste
? Il n'en sera rien, comme si elle n'avait jamais
existée ou comme si elle ne pouvait être
racontée.
Ainsi, ne nous y trompons pas, Passe ton
bac d'abord (1979) et A nos amours (1984),
ne relatent pas l'adolescence du cinéaste lui-même
qui "fuira" cette période. Ces deux
films seront en fait tous deux tirés d'une
nouvelle écrite par Arlette Langmann à
partir de 1974. Cette longue chronique, succession
d'épisodes mettant en scène six jeunes
filles vivant dans le Paris des années 601,
évoquera précisément la propre
adolescence d'Arlette Langmann qui acceptera donc
de "prêter un peu de son vécu"
à Maurice Pialat, comme si la collaboration
entre la scénariste et le cinéaste n'avait
pu se faire qu'à cette condition. Les Filles
du Faubourg, écrit juste après
La Gueule ouverte, donnera donc naissance
à Passe ton bac d'abord et à
A nos amours, histoires dédiées,
chacune à leur manière à la volonté,
pour quelques jeunes personnages et pour le cinéaste,
de résister aux lois de leur environnement,
de la société et du cinéma tout
entier.
Résister au personnage
Dans L'Encyclopédie du nu au cinéma2,
Alain Bergala voyait en Sandrine Bonnaire (A nos
amours) le symbole d'une jeune actrice à
la « chair fraîche ». Derrière
cette expression un peu crue, se cache aussi et surtout
la désignation de l'inexpérience riche
et insolente de la part d'une actrice sans aucun état
d'âme vis-à-vis d'un rôle dont
on pourra se demander s'il tient vraiment d'une dite
« composition ». Puissance de l'insuffisance,
le corps est vidé de toutes traces antérieures
car il est jeune et prêt à devenir adulte.
Impertinente et scandaleuse, Sandrine Bonnaire sera
cette jeune actrice qui n'aura de cesse d'exhiber
naïvement sa chair aux yeux de tous, aux yeux
fatigués de son père (Roger dans le
film) qui n'est autre que le cinéaste lui-même
prêt à donner la réplique à
ce jeune animal sauvage et impossible à dompter.
C'est que cette jeune adolescente ne connaissait rien
aux subtilités dévastatrices du jeu
face à la caméra : gestuelle naturelle,
visage ouvert, formes complètement libres de
leurs mouvements et fossette magnifique qui permit
définitivement à Sandrine Bonnaire d'être
considérée dans ce film (plus que dans
ceux qui suivirent évidemment) non pas comme
une actrice mais bien comme une « nature ».
De par le spectacle quasi-constant de sa nature,
l'adolescent à l'écran, serait-il de
fait, exempté (ou privé) de ce statut
d'acteur tant convoité ? Ainsi, on ne parle
plus à son égard ni de rôle, ni
de performance, ni même de composition mais
« on parle de la Fraîcheur, de la
Spontanéité géniale, encore non
domestiquée, du Naturel de ce jeune talent.
»3
Dans les deux films qui nous intéressent et
qui valorisent la période de l'adolescence,
Maurice Pialat aura sans doute vu en ces jeunes corps
proches de l'âge adulte, la ressource décisive
contre le jeu trop joué de l'acteur. Le corps
adolescent comme moyen de contrarier l'apparition
nuisible du personnage au sein de l'oeuvre : le manque
de maîtrise, de stabilité, de codes et
de fixité chez un débutant reste donc
l'une des formes fondatrices de la résistance
"pialatienne" face au cinéma. Ainsi
le cinéaste décide de se dessaisir de
sa narration à deux niveaux : il choisit non
seulement des novices mais également des adolescents
comme si l'épreuve à faire subir au
film et à sa construction devait impérativement
se nourrir de cette double intention. Les jeunes acteurs
promènent leur propre corps plus que celui
qu'ils sont censés redéfinir pour les
besoins du récit.4
Dans Passe ton bac d'abord, la scène
de la danse collective au bord de la mer, lorsqu'ils
se retrouvent tous au restaurant, en est la plus troublante
démonstration tellement la force naturelle
de cette jeunesse parvient à s'exprimer dans
la liberté d'une gestuelle sauvage, extériorisée
à outrance, sans qu'aucun complexe ni aucune
limite (intellectuelle, conceptuelle, etc.) ne puissent
venir les dévorer de l'intérieur. Gilles
Deleuze évoquait le caractère
d'« indécidabilité » du
corps : indiscernable, instable, insaisissable, le
corps que l'on voit à l'écran appartient-il
à Suzanne ou à Sandrine Bonnaire ? Sabine
Haudepin (Elisabeth), Philippe Marlaud (Philippe),
comme leurs camarades de jeu proposent eux aussi des
corps qui « garderont toujours l'empreinte
d'une indécidabilité qui n'était
que le passage de la vie. »5
Maurice Pialat entrevoit dans l'adolescence la
possibilité d'atteindre la fraîcheur
et la pureté physiques d'acteurs-adolescents,
forces de la nature, qui sauront également
résister aux pièges d'une quelconque
représentativité au sein du film.

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