Les Formes de la résistance par Rémi Fontanel
ou l'adolescence dans le cinéma de Maurice Pialat


        Résister à l'exemplarité

        Chez Maurice Pialat, le corps peut être pensé comme l'un des passeurs d'une spontanéité que la psychologie ne peut plus garantir ; de là découle une démarche artistique qui procure au cinéma la prise de conscience « qu'il n'est pas condamné à traduire une vérité qui lui serait extérieure mais qu'il peut être l'instrument de révélation ou de capture d'une vérité qu'il n'appartient qu'à lui de mettre à jour. »6
        C'est bien en filmant à deux reprises la période de l'adolescence que Maurice Pialat parviendra à capturer ces moments de grâce tant recherchés, que seule l'inexpérience des corps (entre enfance et âge adulte) semblent alors pouvoir véhiculer à l'écran. Car, nous ne cesserons de le répéter, dans ce cinéma, toute narration quelle qu'elle soit, émane toujours des corps, de leur chair, de leurs déplacements au cœur d'un espace physique et d'un environnement social toujours très (trop) présents (les familles modestes du nord de la France dans Passe ton bac s'opposent ainsi aux univers bourgeois des adolescents de A nos amours). Pourtant, les corps "pialatiens" résisteront jusqu'au bout à l'emprise sociale, socialisante des communautés humaines. Le corps humain plus que le corps social : en ce sens, Pialat ne filme pas l'adolescence, il filme des adolescents et refuse par là-même que ses personnages soient exemplaires, témoins ou porte-drapeaux d'une période quelconque de la vie ou de leur propre existence. Aussi, Passe ton bac d'abord ne raconte pas des histoires de lycées (loin de Pialat l'envie de faire un film de genre "à la mode" tel que Diabolo menthe)7, ni une quelconque chronique mettant en jeu le diplôme du baccalauréat (là aussi, le titre pourrait mettre sur une fausse piste quiconque ne connaîtrait pas le cinéma de Pialat). Cette œuvre propose de scruter la vie de quelques adolescents du Nord de la France, représentants de "personne et de rien du tout" (seulement d'eux-mêmes, ce qui paraît déjà bien suffisant) ; filles et garçons choisis au hasard8 et au cœur d'une région qui aura sans doute plus à nous apprendre sur les mœurs d'une époque que les personnages eux-mêmes. La résistance "pialatienne" se traduit par un désir très fort d'aller « contre » toute forme de stabilité (narrative, esthétique, psychologique, etc.)… toujours contre ce qui pourrait s'établir trop facilement ; dans Passe ton bac d'abord et A nos amours, chaque récit ira donc contre les idées reçues qui pourraient accompagner l'adolescence (images de lycée, découverte de l'amour et du sexe, conflits familiaux, crise existentielle, etc.), afin de ne jamais soumettre les êtres racontés aux conforts insupportables du stéréotype.
        Ainsi, une impression persiste : celle que les personnages filmés ont déjà vécus leur adolescence (et qu'ils sont quelquefois plus adultes que leurs parents). Suzanne (A nos amours) a déjà "couché" et elle est déjà presque partie du foyer, Bernard (Passe ton bac d'abord) est en conflit avec son père depuis toujours (depuis l'enfance, depuis sa naissance et même bien avant semble t-il, car il va de soi chez Pialat qu'un être humain qui plus est masculin aura toujours quelques comptes à régler avec son père…). Aller contre l'évidence de situations déjà trop identifiées : pour chacun de ces personnages, il ne sera s'agira pas de vivre son adolescence mais il sera plutôt question d'y résister et d'en sortir par tous les moyens. Le mariage pour Suzanne sera l'un des échappatoires possibles et sa fuite vers la Californie en sera un autre (après la famille, il faut se débarrasser du mari), comme si le but était toujours de ne pas se fixer quelque part afin de lutter contre sa propre condition, sa propre destinée. Il en sera de même pour Bernard (Bernard Tronczyk) et Patrick (Patrick Lepzynski) qui, à la fin de Passe ton bac d'abord, choisiront de quitter Lens pour Paris : une façon pour eux de fuir le mariage, la vie de couple, et leur divorce programmé.
        « Bouger pour ne pas mourir » : l'adolescence chez Pialat est donc synonyme de mouvements. Rien ne peut se fixer, stagner chez ces jeunes et cette période de la vie ne peut donc se raconter qu'à travers le papillonnage, le butinage de quelques personnages isolés qui n'auront de cesse de s'éparpiller, de s'épancher, de déguerpir du film comme s'il était impossible pour eux de rester immobiles, à la merci d'un lieu, d'une communauté, d'un "système" impossibles à dépasser.
        Résister à l'exemplarité c'est donc avant toute chose donner aux personnages les moyens de refuser de devenir les figures représentatives d'une société à laquelle il est difficile d'appartenir ; c'est également provoquer la rencontre des corps avant celle de personnages débordant d'énergie et persuadés au fond d'eux-mêmes que l'amour n'existe pas.     

 

 

 

       

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004