Les Formes de la résistance par Rémi Fontanel
ou l'adolescence dans le cinéma de Maurice Pialat


        Résister à l'amour

        En 1963, le premier court-métrage professionnel du cinéaste rappelait pourtant le contraire : « l'amour existe ». Il suffit de saisir quels types de rapports les personnages "pialatiens" entretiennent avec l'amour pour comprendre que le sexe tel qu'il est pratiqué, se doit d'être dissocié pleinement des sentiments amoureux.
        Pour Suzanne, le sexe est « un moment où l'on oublie tout » ; comme pour les jeunes de Passe ton bac, la sexualité est un plaisir de la chair qui se vit sans contrainte aucune. D'une manière générale chez ces adolescents, le sexe ne se conjugue pas avec l'amour car l'amour n'existe pas ; ils en sont tous convaincus et c'est cet état de fait qui est dramatique plus que l'absence de l'amour, impossible soit-il. De toute évidence, les jeunes adolescents filmés par Pialat ne savent pas aimer (parce qu'ils ne savent pas eux-mêmes ce que c'est que d'être aimés ?). Suzanne n'aura tout simplement jamais connu le bonheur ; elle avouera l'avoir approché un jour, sur une luge, à Courchevel, avec Luc. Rapidement, furtivement, il s'agissait plus d'un état second, enivrant que d'un sentiment profond et vécu pleinement sur le long terme. Aussi, elle aime faire l'amour avec plusieurs amants car c'est sans doute pour elle le moyen d'affirmer sa liberté face à un frère possessif et une mère hystérique. Bernard quant à lui, passe d'une fille à l'autre pour ne pas connaître la routine d'une vie trop lourde à supporter. Alors il se permet d'aller draguer la femme de son meilleur ami le jour de son mariage ; il se permet aussi de s'écarter du groupe (le seul à le faire d'ailleurs) pour aller coucher avec une fille qui n'est probablement pas de la même veine sociale que lui. Lorsqu'il déshabille la jeune femme en question (la cavalière rencontrée sur la plage), lorsqu'il ramène son bustier léopard aux autres membres du groupe (tel un chasseur qui montre la peau de sa capture), il met en avant, d'une certaine façon, son indépendance face à la communauté dont il est issu et dont il veut, coûte que coûte s'écarter (comme le fera Patrick à son tour plus tard en se rebellant face à ses parents, ce qui explique très bien le fait que ce soit les deux seuls personnages capables de quitter leur ville natale à la fin du film).
        Qui a bien pu leur dire que l'amour n'existe pas ? Personne ou plutôt leurs parents qui n'auront justement pas su leur montrer l'exemple à travers l'échec de leur vie de couple. Roger (Maurice Pialat lui-même dans A nos amours) part du foyer et quitte Betty, simplement parce « qu'il y a un moment où l'on en a marre », dira t-il à sa fille un soir lors d'une confidence au coin de l'établi. Un peu faible comme explication mais probablement suffisante pour comprendre la tristesse et le désespoir de Suzanne incapable, comme les jeunes de son âge, d'aimer et de se faire aimer. En exhibant leur corps telle une proie prête à se faire dévorer (la fameuse cavalière bourgeoise et non farouche de Passe ton bac), en affichant leur sensualité aux autres (Suzanne, telle une tigresse provocante à la fin de A nos amours), en refusant de s'attacher à l'autre (toujours Suzanne qui refusera de faire l'amour avec Luc, le seul garçon qu'elle aimera vraiment), ces jeunes gens préfèrent leur solitude et leur errance à l'attachement même si beaucoup ne pourront faire acte de résistance face ce qui leur "pend inévitablement et malgré tout au nez". Dans Passe ton bac d'abord, Agnès se mariera avec Rocky, un « gentil garçon qui a un bon métier » et se rendra compte au bout de trois mois qu'il valait mieux « rester seule que vivre avec un macho » ; Valérie ne pourra commencer sa carrière de mannequinât à Paris (ses parents ne voudront rien entendre parce que ces parisiens et de surcroît photographes, ne peuvent en aucun cas être des gens sérieux) et Elisabeth repassera son baccalauréat enceinte de Philippe, un garçon qu'elle aura choisi comme elle aurait pu en choisir un autre. Etre adolescent chez Pialat, c'est déjà quelque part "être au pied du mur" et devoir accepter ou refuser (obligatoirement et fatalement) un avenir qui se vivra « ici » ou « ailleurs », sous conditions ou librement.
        A travers ces deux films, Maurice Pialat nous livre indéniablement une vision pessimiste de l'adolescence tant le choix reste impossible pour ces jeunes en devenir : vivre en couple et se convaincre naïvement que l'amour existe (ce qui mènera de toutes les façons à la rupture comme en témoigneront tous les films qui suivront) ou vivre libre, en ayant résisté à l'amour et quelque part aussi à toute possibilité d'accéder au bien-être (c'est en résistant à Luc, le seul amour de sa vie que Suzanne choisira de vivre seule mais loin de toute perspective de bonheur) : dans les deux cas, tous vivront l'échec d'une vie cruelle parce qu'impossible à changer.

 

 

 

       

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004