Les Formes de la résistance par Rémi Fontanel
ou l'adolescence dans le cinéma de Maurice Pialat


        Résister au cinéma

        « Il est frappant de voir comme les adolescents de Passe ton bac d'abord s'aiment dans les mêmes formes que leurs aînés, et comme invariablement ils reproduisent les mêmes comportements (les mêmes erreurs) : couple, concubinage, mariage, enfant. Il y a bien une chose qui résiste, une révolte qui gronde… . »9 Dans son superbe article « Suzanne
existe », François Ramone peint l'adolescent "pialatien" comme une figure de la résistance. Dans cette idée même du combat, se situe l'âme d'un art qui approfondira cette lutte à travers une quête esthétique dont les fondements sont indéniablement liés à une forme d'émancipation vis-à-vis du cinéma. L'adolescence est une période de la vie qui semble, plus que tout autre, permettre de contrecarrer la narration dans ce qu'elle peut générer de puissance et de pouvoir au sein du film. Dans la grande séquence du bar au début de Passe ton bac, il est impossible de savoir qui est le personnage central du récit. Le spectateur, sans repère, peine à reconnaître les différentes personnes présentes dans le cadre, qui vont, qui viennent, qui partent et réapparaissant au fil des plans. A la charge de ces jeunes natures de lutter contre les bords du cadre pour parvenir à sortir un geste, un regard, un mouvement, une posture émancipatoires.
        Car bouger, c'est s'affirmer, se positionner et sortir « du cercle, de la spirale dévastatrice du cyclone. »10 Bouger, c'est exister. Exister, c'est survivre à la mort ; une mort symbolique certes (celle qui survient après avoir été emprisonné par le système narratif) mais une (petite) mort quand même. Le geste de Suzanne, isolée dans le cadre et retirant une mèche de cheveux après avoir subi les coups violents de son frère, est un comportement naturel qui vient une fois de plus imposer une évidence : celle du désir de ne pas mourir « par, dans, et sur le plan. »11 S'échapper du film, sans jamais se faire enfermer par les rouages de la narration alors même que toute forme de présence humaine obéirait aux lois du cadre (et de ses limites), du récit, de la mise en scène, du jeu et de la technique : Suzanne comme Bernard ont cette caractéristique propre au personnage "pialatien" de ne jamais se soumettre au plan. La plus belle illustration de cette forme d'insoumission, reste ce parcours sensuel de Suzanne qui rentre chez elle après les cours, au tout début du film A nos amours. En un seul panoramique (à 360°), elle emporte à elle seule la caméra qui doit la suivre à travers l'appartement et au milieu des autres groupes de personnages qui bougent continuellement face à l'objectif. Suzanne libère le plan de ses contraintes spatio-temporelles car ce n'est plus la caméra qui subit les lieux mais c'est le corps du personnage qui lui offre la possibilité (en bougeant) de dégager l'espace aux yeux du spectateur. Dans Passe ton bac d'abord, ce sont surtout les tas de corps (dans la chambre d'hôtel par exemple) qui dépossèdent le plan de sa plénitude, de son caractère purement filmique. En effet, les adolescents amoncelés les uns sur les autres créent une sorte de masse poétique où foisonnent regards démultipliés, gestes en hors-cadre et visages magnifiés par la bouleversante naissance de la vérité ; cette vérité du corps et de son innocence que seule la conception (ou la réception) affectives du plan, peuvent mettre à nu. Ce qui jaillit du plan, ce qui grouille, ne sont plus que des formes de la jeunesse, de cette adolescence qui résiste non seulement à la composition du personnage mais aussi à l'exemplarité, au plan et au cadre. Car ce sont bien les débordements de la chair qui s'imposent au spectateur, ces débordements physiques qui permettront toujours chez Pialat, et plus encore dans ces deux films, de lutter aussi et surtout contre toutes les formes de docilité face au cinéma tout entier.

[Texte écrit pour la revue Hors champ - www.horschamp.qc.ca en Septembre 2004 et publié avec l'autorisation de l'équipe rédactionnelle.]

Rémi Fontanel
Rédacteur en chef de www.maurice-pialat.net et enseignant en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles".

Notes :
1. « C'est l'histoire de six jeunes filles, dont le personnage principal est Suzanne. A quinze-seize ans, elle a un petit ami, Luc, dix-sept ans, et des amies : Solange, Martine, Annie, Charlette, Simone. Elles sont toutes lycéennes, du même lycée, habitant le même quartier (Faubourg Saint-Denis). Le milieu familial : le même pour toutes, avec des parents plus ou moins pauvres, mais toutes sont filles d'artisans. » In Maurice Pialat par Pascal Mérigeau, Editions Grasset & Fasquelle, Collection "Biographie", Paris, 2002.
2. Alain Bergala, Jacques Deniel & Patrick Leboutte (collectif dirigé par), « Chair fraîche - De la débutante à la repentie - » in Une Encyclopédie du nu au cinéma, Editions Yellow Now, Studio 43 - MJC / Terre Neuve Dunkerque, Dunkerque, 1991, p. 91-92.
3. « Chair fraîche - De la débutante à la repentie - » in Une Encyclopédie du nu au cinéma, op. cit., p. 91.
4. « Il s'agit de la volonté d'arracher aux comédiens, par l'improvisation et le choix systématique des "premières prises" - quand ils sont encore frais et ne composent pas leur personnage - une sorte de supernaturel, la vérité fragile de l'être. » Michel Mardore, « Suzanne et le vieillard » in Le Nouvel observateur, novembre 1983.
5. Gilles Deleuze, L'Image-temps, Editions de Minuit, Collection « Critique », Paris, 1985, p. 264.
6. In préface au Cinéma révélé de Roberto Rossellini, textes réunis par Alain Bergala, Editions Flammarion, Collection Champs Contre-Champs, Saint-Amand, 1984, p. 9-14.
7. « Je ne me félicite pas souvent, mais j'en profite pour me féliciter de ne pas avoir fait là le sempiternel film sur les souvenirs d'enfance et d'adolescence, genre Diabolo menthe et compagnie, les histoires de touche-pipi… (…) Quand je fais L'Enfance nue en 68, j'ai 43 ans mais je suis encore comme un adolescent. On dit que certaines personnes restent enfants toute leur vie. Tous ceux qui font un film sur leur enfance, c'est comme un médicament : le film provoque quelque chose en eux qui les fait se retrouver au stade de l'adolescence. » Entretien de Maurice Pialat accordé à Christian Fevret et Serge Kaganski, « Des petits miracles - Pialat, l'entretien - » in Les Inrockuptibles n°52, janvier/février 1994.
8. Il s'agit bien de hasard si l'on considère la manière dont Dominique Besnehard a réalisé son casting en urgence, à la volée, dans la gare de Lens, au jour le jour et au fur et à mesure que le film avançait dans son tournage.
9. François Ramone, « Suzanne existe » in Trafic n°18, printemps 1996, Editions P.O.L, Paris, 1996, pp. 22-27.
10. Serge Daney, « Pialat dans l'œil du cyclone » in Libération, 16 novembre 1983.
11. François Ramone, « Suzanne existe », op. cit..

 

 

 

       

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