L'Image blessée par Fabien Gaffez
Sous le soleil de Satan (1987)

        L'image revient toujours du fond des mondes, lourde de ce dont elle n'est que la surface frissonnante. Notre corps ainsi reste à la merci du christianisme. Sous le soleil de Satan (1987) est l'histoire d'une lutte iconographique mêlant deux idées de la chair, où Pialat déconstruit le corps façonné par la morale et l'art chrétiens. Déplions ce film-polyptique.

        Première station (volet gauche), le statisme giottesque.
       
Le film s'ouvre sur une séquence giottesque, figuration classique du corps chrétien. La première image, celle d'une main rasant le sommet d'un crâne, indique la nature du film : le dépouillement esthétique de Donissan (Depardieu) - Pialat menant l'insolite chirurgie. La caméra tourne autour de lui pour nous révéler son visage ; le film se fige alors, désignant la trajectoire que désormais il observera. Ce mouvement détonne avec la suite, dont le statisme pictural annonce l'herméneutique iconographique engagée par Pialat. La confrontation entre Menou-Segrais (Pialat) et Donissan accentue la pose giottesque, tout en en subvertissant les normes. À observer le champ-contrechamp élémentaire qui les met en scène, on devine que l'enjeu n'est pas tant de planter le décor que d'y planter les corps. Le noir des soutanes engonce les acteurs, entravés au fond de l'image. Les dialogues bernanosiens tombent en miettes dans ce dispositif déceptif, où le drame n'a pas loisir de se manifester : Pialat veut mettre à l'épreuve la christianité du corps et de son image. Une autre confrontation intervient aussitôt après le malaise d'un Donissan amoindri, séquence qui reprend le même dispositif, forçant encore le trait. Les deux acteurs sont filmés en plan américain, leurs mains le long du corps sont coupées, à tel point qu'ils ne sont plus qu'une masse obscure où trônent des visages contrits. Le lettré Menou-Segrais conclut son portrait du laborieux Donissan par un « c'est vous qui me formez », dont on comprend l'intrigante polysémie : si le corps forme l'esprit, la question se pose de savoir comment former un corps au cinéma ; comment figurer un objet chrétien sans en appeler aux règles de son art. Donissan est pétrifié dans l'image, une vierge sculptée dans le coin du plan accusant cette érosion de la chair vivante (mortifiée et flagellée, dans une idçe somme toute assez simpliste de la foi chrétienne, mais le début du film n'en est que l'embossage théorique). Les plans-tableaux (effets de miroirs, clairs-obscurs, cadre des embrasures, économie des gros plans ou des mouvements d'appareil) sont les signes d'une sédimentation - sinon d'une sclérose - des motifs religieux les plus immédiats. Ils sont là pour être parasités. Comme s'ils inversaient le syndrome de Stendhal, le spectateur n'étant plus absorbé par le tableau mais littéralement rejeté par lui, l'image se recroquevillant sur sa propre désuétude.

 

        Deuxième station (panneau central gauche), fatigue de l'incarnation Donissan connaît sa nuit mystique, subissant la tentation d'en éclairer les obscurités par le soleil de Satan (J.-C. Bouvet). Du reste, ce n'est pas la sainteté ou la grâce qui intéressent Pialat, mais la maladie de leur anachronisme. La séquence s'ouvre sur un changement flagrant de teinte, trouvant des tons jaunâtres loin de tout naturalisme, gâtant la carnation comme une lèpre, signifiant une menace esthétisante, une image pleine d'elle-même qu'il va s'agir de vider. Dans ses pérégrinations d'homo viator, Donissan traverse landes, gravit collines ; il est une touche minuscule perdue dans la terre, le ciel étant plus une chape écrasante qu'un support transcendant. Il est ici question de la précarité du corps chrétien : c'est la christianité du corps qui fatigue.
        À l'instar des dieux qui se sont effacés, Pialat gomme à son tour l'image, la précipitant dans la nuit. Donissan devant Satan s'abîme dans le tain de l'image, englouti par une mystérieuse lumière d'éclipsé (ainsi qu'en use Grandrieux dans Sombre, 1998). Le soleil de Satan est d'abord l'éclipsé de l'imagerie divine; de tentation, il n'y a que celle du cinéma, et avec lui d'une autre figuration des corps, d'une autre incarnation.

 

        Troisième station (panneau central droit), l'icône et la chair Les plans-tableaux relèvent de l'icône en ce sens que l'image se trouve saturée par le reflux de son histoire. Saturation qui ne ressort pas de la profusion des signes telle qu'on la trouverait en une variation baroque (à la manière d'un Coppola dans le finale du Parrain, 3ème partie, 1990), mais révèle l'impossibilité de sortir des contours d'une silhouette transie. La sobriété des effets traduit la pauvreté des clichés tirés de la représentation chrétienne du corps, tels qu'on les retrouve dans son iconographie codifiée, dont les bribes irriguent le cinéma occidental. Or la force de Satan est d'opposer à l'icône une chair acharnée à se délivrer de cette catalepsie figurative : à l'image saturée correspond une image blessée.
        C'est à Mouchette (Sandrine Bonnaire) que revient la tâche de ce subtil iconoclasme (il dénature l'iconodoulie: c'est la nature même des images cultuelles qui est changée). Elle entre en fiction juste après la confrontation décharnée Donissan/Menou-Segrais. La séquence lui répond terme à terme, mettant face à face deux corps dont l'un finira par chuter. Face à Cadignan, Mouchette apparaît dans toute son arrogante liberté. Le montage inocule le virus d'un corps réfractaire à son figement pictural : dès que Mouchette occupe le plan, elle le perturbe de sa présence sauvage, ouvrant l'image à tous vents. La monotonie du film est dérangée par des coupes brusques et d'étranges raccords ; non pas de faux raccords, mais des raccords désaxés, venant troubler le flux iconique. L'impolitesse de Mouchette est esthétique en ceci qu'elle brave et brouille l'image polie. Une telle impolitesse devient blasphème quand elle rencontre Donissan, dans une scène signant la collision des deux régimes d'images. Le film entier est l'histoire de ce corps à corps, formulé selon diverses étapes du drame et divers états somatiques. Cette première rencontre, où le ciel disparaît pour enfermer les personnages dans le plan, se distingue une nouvelle fois par la manière dont Mouchette altère le cours du film. Subissant les vives remontrances de Donissan qui lui saisit la main, elle lui jette à la figure que « Dieu, ça veut rien dire », cette réplique entraînant un changement d'axe complet avec un mouvement de recul de Donissan. L'image réagit à l'insulte, s'en trouve désarçonnée, au même titre que l'abbé.
        Si l'on suit la trajectoire figurative du corps de Mouchette, elle confirme la déprise cinématographique du carcan chrétien. D'abord, le suicide de Mouchette est filmé comme celui d'une chair bien vivante. Son cadavre est celui, retrouvé, de Dieu ; car, bien qu'inanimée, elle se refuse à toute déploration (le transport du corps dont se charge Donissan) ou à toute pietà (la mère pleurant son enfant), deux motifs iconographiques et théologiques qui traversent l'image sans pour autant y trouver prise1. Mouchette est le seul corps à pouvoir saigner, puisque le sang se trouve ici déchristianisé : Donissan ne saigne pas, il se repaît même du sang de Mouchette, embrassant le cadavre, le menton maculé tel celui d'un vampire, comme s'il voulait nourrir et sauver l'art chrétien exsangue. Plus tard, seul dans sa cellule, il voit réapparaître Mouchette. Ce fantôme est précisément un corps imaginaire. La dépouille (l'image décollée du corps) s'incarne à nouveaux frais. C'est l'image qui revient d'entre les morts, d'entre les iconographies qui l'enferraient. Mouchette renaît une image nouvelle sous la forme exclusive de l'hallucination - naissance putative du cinéma.

 

        Quatrième station (volet droit), la dépouille du christianisme Sous le soleil de Satan commence par la chute de deux corps. D'abord Donissan, qui s'évanouit à cause d'un zèle mor-tificatoire démesuré. Cadignan ensuite, sous le coup de fusil de Mouchette. D'un corps débile, on passe à la dépouille d'un autre corps par versification. Le rapport logique d'un corps et de sa dépouille est le passage mortifère à l'image. Pour Blanchot, « l'homme est défait selon son image » (« Les deux versions de l'imaginaire ») ; or Pialat filme non seulement la défaite du corps chrétien, mais encore celle de l'image qui en tombe comme une peau morte. Satan va du corps à la dépouille, de même qu'on passe de la munificence de l'église du début au dénuement de celle que Donissan élève des ruines, à la fin. Le décor (comme les corps) passe du luxe au dépouillement.
        A la chute des corps correspond leur élévation, puisque les saints fantasmes de l'abbé sont de ranimer les cadavres : celui de Mouchette, dont ne reviendra que l'image; celui du garçon qu'il porte à bout de bras et ressuscite. Angle mort du film, ce miracle consacre paradoxalement les puissances déchirantes de l'invisible. Ici, c'est le montage qui fait œuvre de vivi-fication ; l'invisible passe dans la collure, le miracle aussi. Mais cet invisible épuise les forces de Donissan, lui qui souffre d'être dans la saturation de l'imago dei. Il traverse la passion du corps chrétien, du corps qui se dépouille de son image chrétienne, sans pouvoir en revêtir une autre sinon l'effigie où, enfin, il se déplie. Son cadavre est la dépouille de l'image chrétienne, et le dernier plan son tombeau, témoignant de la disgrâce du corps chrétien et de sa morale « iconomique ». Pialat livre une sublime déploration de ce corps-là, ramené à son histoire. L'épitaphe du film tient dans le renversement d'une formule bernanosienne : il ne s'agit plus de voir une âme à travers l'obstacle du corps, mais de voir un corps à travers l'obstacle de l'âme. Et de signer sa nouvelle gloire.

1. L'art chrétien se fonde sur la corrélation nécessaire d'un concept théologique et d'un motif iconographique.

[Texte écrit pour la revue Positif (n°517, mars 2004 et publié avec l'autorisation de son auteur et de l'équipe coordinatrice de la rédaction.]


Fabien Gaffez

Enseignant en cinéma à l'Université Jules Verne en Picardie, critique de cinéma et auteur notamment d'un ouvrage sur Emmanuelle Béart. A également collaboré au Dictionnaire du cinéma populaire français (Nouveau monde éditions, 2004).

Remerciements : Christian Viviani (revue Positif).


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