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L'Enfance
nue par Laurence Giavarini
L'Enfance nue (1969)
On ne peut pas parler des films de Pialat. Non
qu'ils soient trop difficiles, ou qu'ils ne nous disent
rien. Mais plutôt que quelque chose dans ce
cinéma-là vous enlève la parole.
Telle est en partie la volonté du réalisateur
: produire du silence, vous couper le sifflet. A chaque
film revient cette constatation qu'on en reste sans
voix, et déjà devant ce premier titre,
« L'Enfance nue » : non pas « l'enfant
», mais rien moins que l'enfance même,
et nue, comme la vérité. Qui ne sait
que l'on se tait devant la vérité, puisque
son nom même fait cesser les interrogations,
les délibérés, les commentaires,
analyses, critiques et ne donne plus rien à
dire ?
Outre le mort, celui qui reste « la gueule
ouverte », l'autre qui ne parle pas est l'enfant.
Aussi déclarer l'enfance
« nue » fait presque pléonasme.
C'est au point que la choisir pour sujet d'un premier
long métrage, orpheline qui plus est, apparaît
rétrospectivement comme un double programme
de travail et une déclaration de guerre : c'est
choisir de s'installer dans le pire, dans l'autisme
plus que dans les mystères attendris de l'enfance,
c'est décider d'un cinéma qui rompt,
par la violence de ce délibéré,
avec une certaine parole du cinéma qui le précède.
En effet, Pialat a tourné L'Enfance nue
dix ans après l'explosion de la Nouvelle
Vague - Les 400 coups de Truffaut, auquel
on a souvent comparé L'Enfance nue,
était à Cannes en 1959 - alors que lui-même
avait déjà quarante-trois ans, dix de
plus que ceux qui occupaient alors, brillamment, le
terrain. Il avait mis en outre dix ans à arriver
au long métrage, depuis L'Amour existe
en 1960, après documentaires télés
et courts métrages professionnels, après
une première vocation de peintre. Ce n'est
pourtant pas son évidente rage qui intéresse
dans ces faits de biographie et d'histoire, son film
eut à l'époque un réel succès
critique, mais bien une question de parole. Les Rohmer,
Truffaut, Godard, Chabrol se situaient dans un cinéma
qui avait la langue bien pendue, à la fois
parce qu'ils étaient passés par la critique
virulente que l'on sait (dans la revue Arts
pour Truffaut, dans les Cahiers du cinéma
pour tous), et parce que leurs films mêmes parlaient
incessamment, produisaient un jet étincelant
de mots, dans le style gouailleur des 400 coups
ou celui plus coupé de Pierrot le fou
en 1965. Les nouvelles images de la Nouvelle Vague
avaient la puissance et l'autorité d'une prise
de parole, leurs bandes-son semblaient produire le
bruit même de la modernité. C'était,
dans le cas de Truffaut, le bruit d'une conquête
parisienne, le son même du romanesque. Délaissé
par sa mère, Antoine Doinel avait au moins
la parole pour lui, à la façon de Jean-Pierre
Léaud lançant dans un bout d'essai de
casting avant Les 400 coups :«...Paraît
qu'ils cherchaient quelqu'un qui ait d'la gouaille
».
Dès son premier plan, Pialat rompt avec
cette tonalité et ce lieu, en même temps
qu'il semble refuser le récit. On voit paraître
des manifestants ponant des banderoles qui réclament
le plein emploi et « une vie décente
pour nos enfants »; on entend off un
dialogue que l'on reconnaîtra plus tard, au
milieu du film, fait de questions et de réponses.
Une voix de femme âgée se présente,
raconte sa vie, explique pourquoi elle adopte des
enfants. On ne peut affirmer plus nettement une position
de discours. Pialat se situe d'emblée sur un
plan qu'on ne peut nommer d'abord que du mot de «
documentaire »; c'est la province, ce sont des
voix populaires, des accents, d'« autres »
qui parlent d'eux quand la Nouvelle Vague était
si narcissique, Les Quatre cents coups tellement
autobio-graphique. Les manifestants de Pialat appartiennent
plutôt à la veine militante de A
bientôt j'espère de Chris Marker
(1969), dont le titre semble d'ailleurs annoncer les
apostrophes futures de Pialat, ces « Nous ne
vieillirons pas ensemble », « Passe ton
bac d'abord », « A nos amours »,
passées même : « L'Amour existe
» en 1960. A l'époque de L'Enfance
nue, la presse fut surtout sensible à
une façon de s'installer là où
le cinéma n'était pas encore allé
ainsi, en France pourtant. Rendant compte du passage
du film à Venise, en 1968, Jacques Aumont et
Sylvie Pierre se méfient du sujet, se trompent
d'ailleurs dans sa définition («
l'enfance inadaptée » ?), ne sont
pas loins d'y voir « une escroquerie aux bons
sentiments », mais ils admirent la « description
véritable et sensible des banlieues petites
bourgeoises ».

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