Hommes et femmes par Laurence Giavarini
Van Gogh (1991)

        Rarement au cinéma on a vu personnages masculins et féminins traités avec une telle différence de... générosité pourrait-on dire d'abord. Cela dit en reconnaissant à quel point sont remarquables le casting, et le jeu des uns et des autres. Mais cela rendu plus sensible du simple fait de ce caractère de présence que Pialat donne aux visages, aux objets, à tout ce qui s'offre aux yeux de la réalité du monde. Car le décalage dont on parle n'est pas défaut dans le développement des rôles, et moins question d'écriture qu'affaire de regard. C'est l'expression d'une vision du monde, celle du peintre, qui engage la perception du temps et de la réalité dans tout le film.
        Le film de Pialat s'ouvre sans entrée en matière. Van Gogh apparaît dans le champ et y relaie sur le quai d'Auvers-sur-Oise un cheminot qui peut être Pialat - mais il nous suffit qu'il lui ressemble. Il meurt moins qu'il ne disparaît : on ne voit plus d'abord que ses poings contre le docteur Gachet qui vient l'ausculter sur son lit de mort, puis il se recroqueville, puis il s'annule. Entre apparition à l'image et sortie de champ, il aura rencontré des hommes et des femmes, il aura été aimé. Entre ce qui n'est au sens strier qu'une arrivée de train (scène associée depuis les frères Lumière aux origines du cinéma) et une sortie de plan, il peint, il boit, il touche des femmes. Il a une présence au monde absolument sans retour : jamais le monde ne semble le modifier, comme s'il ne pouvait connaître qu'une juxtaposition de rapports avec les êtres et les choses, aucune relation qui ouvre et qui tende le temps devant lui. Et on n'est pas loin de penser que la durée étale du film retrouve la texture temporelle si particulière aux toiles du peintre, laquelle refuse l'équivoque comme il le dit de l'eau, mais ne donne pas matière différente à l'intérieur et l'extérieur, aux hommes et aux choses, aux troncs d'arbres, au ciel et aux nuages. Toujours est-il qu'à l'image de son « héros » éponyme (il mérite bien des guillemets), Van Gogh est une œuvre de Pialat sans hystérie aucune, un film impassible, polarisé par une douleur unique et invisible comme celle dont se plaint le peintre auprès du docteur Gachet, présente pourtant à chaque image. Un film comme un trou qui ne coule pas, un bloc de violence blanche.

        Quand Van Gogh meurt sans cri d'une blessure incolore, et que sa mort semble avalée par son frère comme le bol de soupe qu'il prend des mains d'Adeline Ravoux, il y a pourtant une femme pour crier à côté de lui (vraiment « à côté », Mme Ravoux hurle pour son pied écrasé dans une trappe) et rétablir une limite dans le temps, libérer, partiellement au moins, de la terreur blanche d'une mort qui ne serait qu'un effacement. Non pas seulement parce que ses hurlements de douleur très audibles et très justifiés font diversion, dédramatisent le décès ; ils fabriqueraient plutôt du drame. Mais le pied de Mme Ravoux ramène le corps au premier plan. Il libère de l'annulation dans la mort identifiable à une disparition de l'image. Surtout, il sauve de l'image puisqu'on ni s'arrête pas sur lui, puisqu'il n'a que l'importance de ces cris.

        Comme toutes les femmes du film, Mme Ravoux touche à un sens et une profondeur de la présence au monde qui jamais n'est accordée aux hommes. Trois femmes autour de Van Gogh, triade aisément identifiable de la jeune fille, de l'épouse-mère, de la prostituée. Mais surtout trois visages fouillés en gros plans ceux de Marguerite, de Johanna, de Kathy. Aux femmes Pialat donne le temps du « naturel » alors qu'un déjeuner dominical a tôt fait de transformer les hommes, le docteur Gachet, Théo, Van Gogh lui-même, en pantins, en grotesques marionnettes. A chaque instant du film, est reconnu aux unes ce qui est refusé aux autres, une véritable présence au monde capable de passer dans les objets. Les femmes savent toucher les choses, les robes, les draps du lit sur lequel meurt le peintre, Marguerite joue avec la peinture sur la palette, Kathy parle de la pluie chaude et de « se rouler à poil dar l'herbe » en été. Johanna peut être nue et belle en pleine lumière dans un tub, face à son époux, tandis qu'il passe aux aveux de sa haine pour Vincent.


       

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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