Hommes et femmes par Laurence Giavarini
Van Gogh (1991)

        Sous le regard de Pialat, les hommes ne connaissent rien du monde, et surtout pas les moins humbles d'entre eux, surtout pas le docteur Gachet exhibant ses tableaux, et traînant son portrait dans les rues ou la gare d'Auvers-sur-Oise. Pas Théo qui dort sur les toiles, qui boit la soupe de son frère mourant. Pauvres hommes qui n'entretiennent avec les objets de l'art qu'un rapport de propriété et de représentation sociale, ne savent pas les toucher, n'en ont nulle connaissance. Pauvres humains, le docteur Gachet amateur de faibles calembours, aussi mou en père1 que peu convaincant en médecin avant-gardiste prônant l'homéopathie. Un Théo étriqué qui fait, comme dit son frère, de la rétention de tableaux et voudrait la peinture de Van Gogh peinte par Renoir parce qu'elle ne serait plus alors celle de son frère. Misérables époux surtout : Gachet responsable, selon Marguerite, de la mort de sa femme (pour une sordide histoire de syphilis), Théo irascible aussitôt que marié, abject à force de grossièreté dans le cabaret de la butte Montmartre.

     

        Hommes pitoyables qui ne comprennent rien à l'art parce qu'ils ne savent rien de l'amour, rien de la chair, et qu'ils ne sont pas dans le temps. Seules les femmes aiment dans ce film - Johanna qui pleure en laissant Vincent à Auvers, et Johanna qui se jette à sou cou devant une armoire à linge, et Marguerite qui va le chercher à Paris. Alors, comme il leur donne un regard de face - quand il réserve à Van Gogh et Chaponval, à Gachet et Théo discutant dans .le jardin un point de vue de trois quarts arrière quasi meurtrier - Pialat donne aux femmes des dialogues magnifiques, et les « quatre vérités » de la parole : colère de Marguerite dans une langue étonnamment contemporaine (« je suis pus un chien » ou, à son père « t'es qu'un lâche. C'est peut-être pour cela que tu peins aussi mal »). Colère de Johanna qui peut dire de Vincent qu'il n'est pas un pauvre, pas un malheureux, « parce que les malheureux sont ceux qui n'ont rien... qui n'ont pas de travail, qui ne peuvent pas se nourrir », et d'ajouter que Vincent Van Gogh est « la danseuse » de son frère car « la vie d'artiste est un luxe ». Aux femmes, Pialat accorde la relation : seule Mme Chevalier peut raconter devant le rideau de la chambre de Marguerite, un amour perdu.

        Que tout cela soit subjectif et relève d'une vision lu monde où le regard de Pialat se confond avec celui du peintre, il est un lieu pour l'exprimer au plus près. Dans la très longue séquence du cabaret de la butte Montmartre, curieusement montée par effets de ruptures et reprises, par déplacements de plans très visibles, au point qu'il serait d'ailleurs plus juste de parler de démontage, le temps se dilue, perd ses repères, se détache de la réalité extérieure. Le cabaret demeure le domaine des prostituées, où les hommes peuvent s'abandonner à un mode d'existence sensuel et qui échappe à toute forme de contrainte sociale.
        En trois danses spectaculaires, cette séquence reprend et redé ploie la triade des rapports hommes/femmes dans le film construit autour des trois femmes. Valse tendre avec la jeune fille, marche hiératique des couples alignés regardant droit devant eux, rythme débridé du French Cancan dansé au premier plan par la prostituée. Dans le mode d'être immédiat de la danse, le film fixe presque sans perte quelque chose du temps vécu par Vincent Van Gogh. En fabriquant des unités de temps qui se succèdent sans ordre repérable et sans ponts, il parvient à créer un morceau de temps qui ne se lit pas, mais qui perd le spectateur, le plongeant au plus près de l'existence d'un personnage.
        Le mot de la fin est laissé à la jeune fille, à Marguerite qui relève sa voilette en pleine lumière pour dire qui fut Van Gogh, avant qu'arrive la seule musique éclatante du film comme si le romanesque ne pouvait naître qu'après la fin. « C'était mon ami » : opacité parfaite de ce terme, contemporain en cet emploi, de « l'ami » - amant, amoureux, copain - et pleine évidence du sentiment qui le choisit. Mais l'imparfait surprend plus encore, parce qu'il est le temps d'une durée sans acmé, sans fin, le temps de l'inachèvement, le contraire d'un « et ce fut tout ». Qui veut laisser le portrait d'un homme au pur abandon de la contemplation, et ordonne de ne pas juger.

1. Ce nom de Clémentine qu'il donne à sa fille deux fois dans le film pourrait-il être celui de son épouse défunte ?

[Texte écrit pour la revue Les Cahiers du cinéma n°449 (Novembre 1991).]

Laurence Giavarini
Maître de conférences en Littérature française des XVIème et XVIIème siècles à l'Université de Bourgogne (Dijon). Auteur de nombreux écrits sur la littérature et le cinéma, elle collabore régulièrement aux Cahiers du cinéma.

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