L'Enfance nue par Laurence Giavarini
L'Enfance nue (1969)

        Presque tout le film consiste ainsi dans la prise de parole de gens qu'on n'entend pas d'ordinaire, une auto-présentation des personnages représentés. Le directeur du centre d'adoption joue à ce titre le rôle d'un enquêteur, devant qui les familles parlent, racontent et décrivent le comportement du « héros », le jeune François Fournier. Pialat leur donne la parole en deux manières : dans la mesure où il s'agit de pauvres gens, de vies sans exception et généralement sans discours pour se dire, et parce qu'il utilise des acteurs non-professionnels, leur faisant jouer leur propre rôle (M. et Mme Thierry par exemple) ou un autre, comme c'est le cas pour le personnage de Mémère la vieille, interprété par Marie Marc. Pialat n'avait pas trouvé d'acteurs pour jouer les rôles de ses modèles, il finit donc par demander aux parents nourriciers de jouer leurs propres rôles. Mais pour être partiellement le produit d'une contrainte extérieure, cette technique n'en touche pas moins au coeur de ce qui donne forme à son cinéma, pour cette fois et pour la suite, un rapport violent, conflictuel, entre la réalité et sa représentation. Regarder et écouter une femme qui explique la procédure de placement des enfants abandonnés, et reproduit ainsi pour la caméra un moment de son travail quotidien, c'est entendre et voir à la fois les gens et le rôle, c'est avoir en même temps le réel et le cinéma, avec cette affirmation de principe que celui-ci ne saurait valoir en lui-même, comme producteur d'images, mais dans la stricte mesure où il permet à la réalité de se re-présenter. Quand elle apparaît dans une telle nudité, le quotidien prend un caractère fantastique, que l'on voie une femme laver le bol du petit déjeuner ou un vieil homme travailler à son établi.

        Il se produit alors un phénomène étrange : en refusant l'approche romanesque de l'enfance et les effets de nostalgie qu'elle suppose par le seul suspens temporel de la narration, L'Enfance nue nous parle aujourd'hui d'un monde infiniment plus étrange, plus au passé que celui que décrit cette autre veine : quelle que fût la cruauté de l'enfance racontée dans Les Quatre cents coups, Truffaut en extirpait une énergie proprement communicative, et qui demeure ; dans sa révolte, Antoine Doinel se rendait proche du spectateur adulte. Cette proximité pouvait paraître, et aujourd'hui encore, d'autant plus moderne, qu'elle était plus littéraire, tellement plus fournie de langage ; plus rétrospective, puisqu'il s'agissait d'une enfance, et plus familière. Tandis qu'en 1969, L'Enfance nue vous embarquait dans le présent, l'ordinaire, le non-romanesque, comme dans un autre pays. A la même époque que Sylvie Pierre et Jacques Aumont, Roger Tailleur plus enthousiaste et plus aventurier, déclarait que « les milieux sont les atouts du film. Et c'est la découverte tout ethnographique de peuplades bizarres à l'idiome curieusement accentué que nous faisons en compagnie de ces chtimis du Grand Nord qui se bombardent de « pépères » et de « mémères » presque russes...». Le nom de Flaherty est mentionné plus loin, puis celui de Rouch, on parlait à l'époque de cinéma-vérité. Pourtant aujourd'hui, le travail de Pialat semble plutôt parent de celui de Jacques Rozier. Mais du Rozier qui réalisa Maine Océan en 1986 plus que de celui d'Adieu Philippine en 1962, film que Pialat aimait beaucoup. Maine Océan n'a rien à voir avec le sujet de L'Enfance nue, et pourtant la langue, les accents y sont aussi un pays, qui se découvre au fil d'un vrai voyage en train, en voiture, à pied, de Paris à l'île d'Yeu. Quand François Fournier écoute le grand Raoul placé comme lui chez les Thierry, voix rapide de nez et de tête, et qui n'est pas gouaille, quand il court dans une campagne hérissée de noirs terrils, on a avec lui la sensation d'un autre monde, où il ne prend pas place. Non pas déraciné, cela lui supposerait une terre d'origine, mais déplacé, flottant, sans racines pour le raccrocher, sans mots pour lui nommer les objets du monde. Il n'a pas de mère, c'est là son histoire, plus exactement sa mère ne lui écrit pas, ne lui donne aucune parole.



      

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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