L'Enfance nue par Laurence Giavarini
L'Enfance nue (1969)

        Ce qui signifie qu'il y a tout de même du récit dans L'Enfance nue, un mouvement vers de la fiction, non pas au sens du faux, de ce qu'on invente par opposition à la vérité du réel, mais dans la mesure où Pialat s'attache à un
« cas », comme on dit en sociologie ou en psychologie, et organise pour lui un trajet de parole, une réponse si l'on veut. Contrairement à ce que pourrait faire croire la première partie du film, le sujet précède le lieu que le cinéaste a choisi pour le traiter : il s'est installé dans le Nord de la France parce que, expliquait-il à l'époque aux Lettres Françaises, c'est la région où les placements d'enfants réussissent le mieux depuis le siècle dernier. La population y est déjà mêlée, l'étranger y est mieux toléré. L'Enfance nue raconte donc sans attendrissement un placement qui ne prend pas dans un pays pourtant plus favorable qu'un autre. Raconte d'abord l'histoire d'un enfant qui n'a pas de chambre, dort en haut de l'escalier, probablement parce qu'il est un garçon, raconte le silence du père adoptif qui ne peut avoir pour lui que quelques gestes, et le flot de paroles de la mère. Puis l'arrivée dans la famille Thierry, avec d'autres mots, ceux-là qui désignent les parties d'une chambre, ce que l'on doit faire comme ce qui est interdit. L'Enfance nue est l'histoire d'un silence qui prend fin dans la parole, seul enracinement possible pour celui qui est déplacé. Le film va vers cette prise de parole de l'enfant comme vers son enfermement, puisqu'il a continué de faire
« des bêtises » et se trouve à la fin en maison de correction. La lettre qu'il envoie alors aux Thierry est son premier récit, la première expression d'un désir (revenir) ; on l'entend qui la dit en off, et c'est la première fois qu'il parle si longtemps dans le film. Certes cette voix est liée à une retenue du corps (la prison), à sa disparition de l'image, mais c'est tout de même autre chose que le départ de la première famille qui s'achevait sur le plan d'un bol lavé par la mère au-dessus de l'évier ; un départ clos comme la vaisselle faite. Le deuxième film de Jean-Claude Brisseau, De bruit et de fureur (1986), doit beaucoup à celui de Pialat, parcours analogue dans le silence maternel, fin similaire, une lettre de l'adolescent emprisonné lue par lui en off, à une jeune femme qui fut son professeur. Ceci compliqué par le recours à une transcendance, confondue - et le mot dit bien une certaine confusion - avec une image de femme substituée à la mère absente.

        Sur cette absence, le film de Pialat est admirable et beaucoup plus complexe; le montage très sec des images maintient tout au long du récit une ligne de vide que rien ne comble, et que le retrait final de l'enfant continue sans solution. A l'époque de L'Enfance nue, le naturalisme de Pialat est sans envie de transcendance (cela se complique plus tard, quand il tourne Sous le soleil de Satan), il admet le vide et affirme simultanément que
« l'amour existe », avec ce que la violence de ce type de déclaration noue ensemble de doute et d'impératif. « Le cinéma de Pialat ne cherche pas à cacher qu'il est le négatif de la vie. Délibérément non suturé, il crie sa vacuité » : en 1969, le bel article de Jean-Pierre Oudart pointait parfaitement un nœud de douleur et de violence chez Pialat, mais sans voir peut-être ce qu'en lui la conquête du récit signifiait sinon d'une solution, au moins d'une écriture, et donc d'une lecture possible. Bien sûr, un film ne répond pas à la demande d'amour qu'il décrit, mais comment par exemple ne pas entendre dans la voix off de François à la toute fin du film, une réponse à celles de Raoul et de Mme Thierry placées à l'ouverture, parlant de l'amour pour les enfants ?




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