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La
Vie est à nous par Didier
Goldschmidt
A nos amours (1983)
Le
cinéma s'efforce de raconter des histoires
qui ne lui ressemblent pas. Il se contraint aux majuscules
des
grands récits quand il sait si bien en dessiner
de minuscules : une expression courant sous la peau
d'un visage, un changement de temps ou de lumière...
Pialat,
Godard, Vecchiali, font des films, bons, mauvais,
peu importe après tout. L'important c'est qu'ils
ne se trompent pas d'outil : c'est bien d'une caméra
dont ils ont besoin, et pas d'autre chose. Mieux encore,
les films qu'ils tournent sont à l'heure :
quand nous les regardons aujourd'hui, ils viennent
à propos pour éclairer les choses :
une dispute, un baiser, un couloir de métro.
Le
monde est un peu cassé, alors on ne peut plus
prétendre raconter : on met des gens ensemble,
« Tu dis quelque chose comme ça »,
on colle un plan à côté d'un autre.
« On verra bien. » On bricole.
Et de l'approche, de l'approximation, naîtra
peut-être une histoire. Mais elle ne sera née
ni du déterminisme, ni de l'écriture.
Elle sera venue par surprise et régnera comme
par inadvertance tel un art de la vie. Renoir savait
ménager de ces absences au devoir de raconter.
Le cinéma est une lumière trop vive
pour l'obscurcir de rhétorique. Pialat, lui,
filme comme un peintre, il prend la couleur au tube,
l'applique directement sur la toile, l'étale
avec le pouce, se recule, regarde, reprend. Il sait
garder la rature et la répétition parce
que le vivant gît dans leurs fibres fragiles.
« Tu as changé depuis un mois. »
A Suzanne, à Sandrine, il parle du tournage,
du cinéma parce que c'est peut-être la
seule histoire possible, pour le moment. Et pourtant
ce n'est pas la peine de montrer des caméras,
elles sont là, on le sait, puisqu'il y a les
images.
A
nos amours montre des filles, des garçons,
des êtres enlacés, l'un contre l'autre,
agrippés, face à face, côte à
côte car, avant tout, au cinéma, les
rapports humains sont affaire de proximité
ou de distance. Cette évidence constitue sans
doute la grande force humaine de ce cinéma.
Regardons-le.
Dans vingt ans peut-être une nouvelle harmonie
sera née de ces films.
  
[Texte écrit pour la revue
Cinématographe n°94, novembre 1983
et
publié avec l'autorisation de son auteur.]

Didier Goldschmidt
Critique de cinéma et cinéaste.
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