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Maurice
Pialat ou le mystère de l'incarnation par
Candice Kokolewski

Rattacher Pialat au sacré oriente son uvre
sur un versant tendancieux qui ne saurait la qualifier.
User de cette terminologie consacrée par l'esthétique
chrétienne introduit cependant une préoccupation
commune et une ambition parallèle à
l'égard de l'image. Pour contrer sa haine du
visible et légitimer toute représentation
visuelle du divin, le christianisme a dressé
des garde-fous. Le mystère de l'Incarnation,
en proposant une fusion de la chair et de la transcendance,
répondit à cette volonté de
« purification » des corps.1
Ainsi, « ce qui atteint le regard
n'est plus l'apparence, mais la vérité
elle-même ».2
Désormais, il est établi que l'image
de Dieu libère la présence de Dieu.
Chez Pialat, il en est de même si ce n'est qu'il
s'agit de l'image de l'homme, des hommes, de notre
image et de notre présence qui s'impose alors
à l'écran. Le mystère Pialat
se situe là, dans ce « vol de l'existence
»3
: « Ce que j'aimerais faire, c'est un film
où l'on tournerait le plus naturellement possible,
en serrant au plus près la réalité.
Mon idéal, c'est le plan unique dans lequel
s'exprime un point de vue sur une chose qui se produit
dans l'instant même. Dès que l'on découpe,
que l'on fragmente, que l'on revient en arrière,
cette vérité se dérobe puisque
l'on recommence ce qui par définition ne se
produit qu'une fois. »4
Pialat s'exprimant au conditionnel pour définir
ce que possède déjà son cinéma.
Encore une fois, le témoignage d'une insatisfaction
et d'une dépréciation chroniques à
l'égard de ses propres réalisations.
Il savait pourtant pertinemment qu'il avait réussi
à saisir quelque chose. Peut-être était-ce
à d'autres de le formuler et de le reconnaître
publiquement ? Certains ont vu et ont su communiquer
une des qualités qui rend le travail de Pialat
aussi personnel : « Ce qui est impressionnant
c'est que dès qu'un personnage arrive, il est
en plein dans le film et il a son poids. »5
Avant de partir dans des anecdotes de plateau, Pialat
mentionnera qu'il « croi[t] que c'est lié
à une façon de tourner. »6
Evidemment, tout ou presque se joue là.
Et toujours aucune marque d'enthousiasme pour une
déclaration qui assène le plus beau
compliment que puisse recevoir le cinéaste
: le père d'A nos Amours s'extasie sur
le pouvoir qu'a son fils écrivain de faire
exister des personnages en quelques traits7.
D'une discipline à l'autre : René Prédal
a raison de proposer cette alternative, «
quelques traits » ou « quelques
plans ».8
Une urgence qui participe à cet effet de présence
et qui se retrouve dans les « quelques
coups de pinceau » qui auraient pu consacrer
Pialat peintre. Il aurait aimé être cet
« homme de peinture », une
pratique artistique qu'il considérait comme
supérieure au cinéma.9
Outre la littérature, cet exercice l'a certainement
convaincu de l'exigence que requiert l'émergence
d'une sensation de vie. Surtout que contrairement
au cinéaste qui bénéficie d'une
multitude d'images, le peintre, lui, ne détient
qu'une toile qu'il animera sans se départir
d'une fixité inhérente à son
matériau.
« Une façon de tourner ».
Certes. Pialat l'a dit et répété
: « Il ne faut pas oublier que pour moi,
le moment où les acteurs sont devant la caméra
représente au moins 80% du film. »10
Et cela se vérifie à l'image. Les plans
qui ne contiennent aucune présence humaine
- présence visuelle comme présence sonore
- sont extrêmement rares. D'ailleurs, ce sera
toujours un des personnages (principal ou secondaire)
de la fiction qui inaugurera l'incipit des films.
Parce que Pialat veut traiter des hommes et
qu'aucune complaisance, aucune échappatoire
ne seront jamais empruntées, autant instaurer
ce face-à-face au plus vite. Pour que d'emblée,
le spectateur ne puisse se faire aucune illusion.
Chez Pialat, être confronté aux autres
signifie s'affronter soi-même. Malgré
la part autobiographique qui aurait pu concerner uniquement
le cinéaste. En étant au plus près
de ses protagonistes - que ce soit par le dispositif
ou par le vécu - le réalisateur convoque
par son regard ceux qui le regardent. Une proximité
qui décline une pluralité de présences
: présence des personnages, présence
physique des acteurs, présence corps (La
Maison des bois, A nos amours, Sous
le soleil de Satan) et âme du cinéaste,
présence projetée des spectateurs.
Pour capturer toutes ces manifestations de
vie, Pialat use comme il l'entend de son outil. Le
gros plan est à bannir : trop psychologisant
et trop esthétisant. Le plan moyen offre un
rapport plus distancé, la place que pourrait
occuper n'importe quel observateur de la scène.
Souvent, aussi, les personnages seront filmés
en pied.
Le plan-séquence et le plan fixe seront privilégiés
: la volonté de restituer une certaine temporalité.
L'écoulement d'une scène correspond
alors au déroulement d'un moment de vie. La
caméra enregistre les hésitations, les
maladresses, les silences, les imprévus. «
Une façon de tourner » : Pialat
laissait s'installer les acteurs puis, sans annoncer
« moteur ! », déclenchait
la machinerie. Toujours à l'affût. Pour
saisir ce qui se donne mais qui ne pourrait être
demandé. Pialat veut ce qui ne se joue pas.11
Ou, en tout cas, ce qui ne paraît pas comme
tel : « vivre » son rôle.12
Une exigence qui nécessite une implication
physique de l'interprète. Chaque personnage
aura donc un corps identifiable, distinct. Sentir
le poids d'un corps dans sa démarche, dans
ses suées, dans son immobilisme, dans son approche
de la mort ; découvrir la vitalité de
l'enfance, la désinvolture de l'adolescence,
des corps assouvis de désir ou désireux
voire désirables, des corps meurtris
Toutes
ces images génèrent une composition
et une réception autant visuelles que sensitives.
Donissan est lourd : sa respiration est forte,
sa marche bancale. Son corps tout autant que son âme
l'entrave.
La
déchéance physique de la mère
de La Gueule ouverte témoigne d'une
souffrance encore plus dégradante au sein de
sa propre chair. Le corps assène la sanction
: la maladie se propage, le physique lâche.
Les râles, les paroles qui s'achèvent
en une diction inaudible, la déglutition bruyante
: la bande-son accomplit le travail de dégoût
que l'image appuie déjà. Un plan, toutefois,
viendra altérer cette appréhension.
Celui où les infirmières, après
le décès, déplace le corps dénudé
de la mère afin d'en faire la toilette. Le
malaise qui persiste alors à la vue de ce corps
est de tout autre nature. Le corps-cadavre qui est
exposé est d'une beauté et d'un attrait
désarmant et culpabilisant. On est honteux
de ressentir une fascination d'ordre érotique
pour ce corps qui, jouant encore à la vie,
nous rebutait.
Mais cette séquence illustre une triste vérité
: on la préfère morte que malade, elle
dérange moins. Que ce soit le spectateur comme
les personnages, chacun est visé dans sa petitesse
puisque tel est le discours de Pialat : ne pas se
mentir sur ce que nous sommes. Personne n'est épargné
parce que personne n'est "épargnable".
La force du langage de Pialat réside dans cette
mise en présence physique de notre vérité.
Le corps comme amplificateur des sens et du sens,
comme caisse de résonance, comme vecteur de
transmission.
Les mots portent, le corps transporte. Jusqu'à
sentir l'autre : sentir la masse qu'il représente
et ce qui s'en dégage.
Une relation sensuelle. Une relation transgressive.
Un cinéma qui s'éprouve ou le cinéma
comme épreuve.
L'intervention du frère de Suzanne,
lors du repas d'A nos amours, insistera sur
ce besoin d'engagement du corps de l'autre. A deux
reprises, celui-ci fera remarquer que sa sur
sent bon.13
La séquence ne se conclura qu'après
que le beau-frère, sur la demande de ce dernier,
ait humé le poignet que lui tend Suzanne.14
La gêne manifeste quirègne alors écourtera
la scène. En qualifiant le beau-frère
d'« intellectuel de gauche »,
il y a, de la part de Pialat, une ironie évidente
à lui faire accomplir ce geste-là. Une
certaine perversité, également, de la
part du frère. Mais cette incitation au contact
charnel signifie qu'ainsi a lieu un échange
qui ne saurait s'effectuer autrement. Une part inaccessible
se livre dans cette rencontre. Toucher l'autre. Toucher
à l'autre et à soi. Il vient de là
le trouble affiché par le beau-frère
comme par ceux qui sont seulement témoins de
cet épisode. Parce que l'émotion ressentie
à ce moment précis ne permet plus de
se dissimuler derrière le masque d'une identité
sociale reconnue, parce qu'une telle intensité
déstabilise et oblige à être soi-même.
Le spectateur se sent sollicité par
cet « appel au sens ». Il
ne fait pas que voir, sa perception va au-delà.
Il vit ce qu'il reçoit. Lui-aussi est touché
et touche au corps qui remplit l'écran. Il
y accède par l'intermédiaire de son
propre corps.
Rien d'indécent, pourtant, à
l'image. Dans les mots, dans les gestes, oui (le plus
infamant reste sans aucun doute celui osé par
le personnage de Jean Yanne dans Nous ne vieillirons
pas ensemble afin de vérifier si Catherine
(Marlène Jobert) lui est demeurée fidèle).
Pialat peut filmer l'obscène sans que ses images
le soient. L'acte sexuel ne sera guère montré
et, lorsqu'il le sera, la séquence aura un
autre centre d'intérêt. Il en est ainsi
avec Nelly s'attardant sur les tatouages de Loulou
alors qu'ils sont sous les couvertures au petit matin.
Dans La Gueule ouverte, ce sera l'impuissance
et la frustration du fils qui concluront son rendez-vous
extra-conjugal. La proximité chez Pialat ne
tient donc pas à un visible voyeuriste.
En se fixant des limites, le cinéaste évite
l'écueil de la trivialité mais développe
un regard particulièrement incisif en ce qui
concerne notre banalité quotidienne. Pialat
inscrit les petits riens comme les événements
plus graves d'un il tout aussi mesuré.
Filmer la réaction d'une mère apprenant
la mort de son enfant (La Maison des bois),
exige une justesse de ton (de la part de la comédienne,
de celui qui la dirige et de celui qui se situe derrière
la caméra) qui ne saurait être définie
: le corps sort du cadre par deux fois, puis finit
par fuir le long d'une trajectoire que la caméra
devra suivre. Le corps décide, vit, l'appareil
s'en accommode.
Un cinéma où l'humain domine,
détermine l'image.
Peut-être que le terme d'« humanité
» suffit à souligner ce qu'il y a
d'unique chez Pialat. Le réalisateur nous inflige
et s'inflige un rappel à l'ordre : nous ne
pouvons pas nous enorgueillir de ce que nous sommes
car, la plupart du temps, nous nous montrons peu glorieux.
Pialat connaît ses travers, il les dénonce
pour que chacun en prenne conscience et ose se pencher
sur son cas. Mais, à aucun moment, il ne se
voudra donneur de leçons. La fin ouverte de
ses films refuse toute condamnation des personnages,
tout jugement. L'humanité de Pialat se veut
démonstration d'amour. Lorsqu'il filme, en
1960, une société en train de se disloquer
et qu'il intitule ce court-métrage L'Amour
existe, il revendique une position loin de toute
indifférence. C'est par sa générosité
que Pialat a su nous atteindre et a su obtenir un
tel travail de ses interprètes. Nul n'aurait
pu s'abandonner, spectateur comme acteur, s'il n'avait
reçu comme don cette expérience de vie.
Un cinéma saturé de présences.
Un cinéma incarné.
Des corps qui envahissent l'image, qui débordent
le regard. Lorsque ce qui n'était pas chair
devient chair. Chair à vif, chair sensuelle.
Le cinéma comme corps-à-corps.
A la question « quelle sorte de peinture
faites-vous ? », Francis Bacon répondait
: « celle qui fait corps ».
Maurice Pialat aurait également pu définir
son cinéma par cette formule : « celui
qui fait corps ».
Candice Kokolewski
pour www.maurice-pialat.net
- août 2003 -
Enseignante en "Etudes Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
de Toulouse II.
Thèse de Doctorat en cours consacrée
au cinéma de Maurice Pialat sous la direction
de Guy Chapouillé.
Notes
:
1. « C'est par le
seul Dieu incarné que la nature a dû
d'être réparée (
). »
Et cette cause de l'Incarnation divine, l'Apôtre
l'indique : « Le Christ Jésus est
venu dans le monde pour sauver les pécheurs.
»
Il y a pourtant d'autres causes de l'Incarnation divine.
Parce qu'en effet l'homme s'était éloigné
des choses spirituelles pour se livrer tout entier
aux choses corporelles, en raison de quoi il ne pouvait
par lui-même retourner vers Dieu, la divine
sagesse, qui avait fait l'homme, assuma la nature
corporelle et visita l'homme gisant dans les choses
corporelles afin de le rappeler aux choses spirituelles
par le mystère de son corps. » Thomas
d'Aquin, Compendium theologiae.
2. Article « Art et
théologie » in Encyclopaedia
Universalis, 1998.
3. « Trois rencontres
avec Maurice Pialat » in Positif n°159,
mai 1974, p. 5.
4. Ibid., p. 13.
5. Alain Bergala et Serge
Toubiana, « Les rayures du zèbre »
in Cahiers du cinéma n°375, septembre
1985, p. 18.
6. Ibid..
7. « Les gens qui
sont capables comme ça en écrivant quelques
lignes de camper des personnages, chapeau. Moi, je
crois que je n'y arriverais pas. Tu vois, t'es doué.
» in A nos amours, 1983.
8. René Prédal,
A nos amours - étude critique -, Editions
Nathan/HER, Collection Synopsis, Paris, 1999, p. 49.
9. In Positif
n°275, janvier 1984, p. 11.
10. « Sur la colère
- Pialat sort du silence - » in Cahiers du
cinéma n°550, octobre 2000,
p. 63.
11. « Maurice
a sûrement cette envie, comme Stévenin
ou Grandperret, que les choses soient là, qu'elles
soient évidentes, mais que ce soit comme si
c'était arrivé par hasard. L'idée
serait de se dire : « Comment est-il possible
qu'il y ait eu une caméra à ce moment-là
? ». », « Entretien avec
Yann Dedet » in A nos amours par Alain
Philippon, Editions Yellow Now, Collection "Long
Métrage", Bruxelles, 1989.
12. « C'est ce qu'il
attend de tout le monde : vivre au lieu de «
faire du cinéma ». » in
« La mémoire des rushes », entretien
avec Yann Dedet, par Marc Chevrie, Cahiers du cinéma
n°375, septembre 1985.
13. « Ma sur,
j'avais envie de la mordre tellement elle a une belle
peau, tellement elle sent bon. ».
Le frère dans A nos amours.
14. « Elle sent
bon. Tiens, mon beau-frère, l'intellectuel
de gauche, vous devriez sentir ma sur. »
Ibid..
15. Catalogue d'exposition
édité par le Centre d'art et de culture
Georges Pompidou : Francis Bacon, 27 juin-14 octobre
1996.
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