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Des petits miracles »...extrait
du n°52 - hiver 94 - de la revue Les
Inrockuptibles
Entretien avec Maurice Pialat par
Christian Fevret et Serge Kaganski
En
1994 Maurice Pialat accordait un entretien important
aux "Inrockuptibles".
A plusieurs reprises d'ailleurs, il accepta de se
confier à cette revue qui parviendra à
chaque fois à donner une dimension unique à
leurs rencontres placées sous le signe de confessions
pleine d'humanité parce que sans doute axées
sur la vie d'un immense artiste jonchée d'espoirs
et de regrets, de morsures et d'amertume.
Nous proposons aujourd'hui, en partenariat avec l'équipe
des "Inrockuptibles"
de diffuser une bribe de cet entretien qui fut publié
dans le numéro 52 de l'hiver 1994.
Dans ce morceau d'entrevue, Maurice Pialat revient
sur l'après "Van Gogh" et parle librement
de son rapport au cinéma et de son admiration
pour d'autres réalisateurs qui l'auront accompagnés
toute sa vie durant.
Rémi
Fontanel et Alexandre Tylski remercient
chaleureusement Nathalie Gualdaroni et Serge Kaganski
pour leur aide et leur concours qui auront permis
de mettre en exergue ce mois-ci, les liens privilégiés
qui auront existé entre Maurice Pialat et leur
revue.
[...
p. 89]
Jaloux
de ceux qui ne valent rien ou pas grand-chose.
Maurice Pialat : Le premier plaisir
vrai que j'ai eu dans le cinéma, c'est quand
je suis allé voir la file d'attente de Nous
ne vieillirons pas ensemble au Colisée
et qu'elle allait jusqu'au Figaro. Je me
suis assis sur le banc d'en face et suis resté
jusqu'à ce que la file entre. Et puis je suis
revenu à la séance suivante. Il n'y
a rien qui fasse plus plaisir que ça. Parce
qu'à ce moment-là, à ce moment-là
seulement, on se dit : « tiens, ça
a servi au moins à quelque chose. »
Les Inrocks : Au cours des
dix dernières années, vous avez obtenu
toutes les récompenses, César, Palme
d'or, etc.
Vous sentez-vous plus accepté dans le cinéma
français ?
Maurice Pialat : Non, ça
change rien du tout. Van Gogh n'a pas eu
de succès...
Les Inrocks : Trois cent cinquante
mille spectateurs à Paris, c'est pas mal.
Maurice Pialat : Ben non, c'est rien du
tout. C'est la moitié de Tous les matins
du monde, point-trait. Ah ben oui.
C'est horrible, parce que les films coûtent
de plus en plus cher. L'idéal serait de faire
deux millions de spectateurs sur la France. Il m'est
arrivé de frôler ce chiffre mais je ne
l'ai jamais atteint. Ce serait l'idéal : un
film dont le budget ne dépasse pas dix millions
de francs et qui fasse deux millions d'entrées.
Voilà, alors moi, dans ce métier, j'ai
eu des velléités. Le peu de temps qui
me reste à faire des trucs - si j'en fais encore
-, j'aimerais cesser d'être velléitaire
et essayer de faire passer des choses à la
hauteur des capacités que je crois avoir et
qu'on ne sente pas l'effort derrière. C'est
un gros boulot. Ça m'est arrivé par
éclats. Dans la première heure de Police
par exemple, où il y a un nombre incroyable
de mouvements de caméra qu'on ne voit pas.
Dans la plupart des films, les mouvements de caméra,
on ne voit que ça. Et on continue à
trouver que les gens qui font des mouvements de caméra
voyants sont des virtuoses alors que c'est la chose
la plus facile au monde.
Les Inrocks : Cette contradiction
entre votre "marginalité" et votre
volonté de toucher tout le monde, vous l'assumez
?
Maurice Pialat : La contradiction, ce
n'est pas moi. Je trouve que d'être comme vous
venez de le citer - je vous assure, ça me fait
plaisir d'entendre ça et ce n'est pas la première
fois, ni la dernière : "marginal",
en ayant fait ce que j'ai fait dans le cinéma
français, y'a de quoi se tordre, quand même
! Marginal par rapport à qui ?! Marginal, ça
dit bien ce que ça veut dire, c'est celui qui
touche pas une canette. Pas besoin de subtilités,
c'est péjoratif, "marginal".
On est mal barrés, là... Généralement,
les gens sont jaloux de ceux qui ont plus qu'eux :
plus de talent, plus d'argent, la belle bagnole. Moi,
je suis jaloux de ceux qui ne valent rien ou pas grand-chose.
C'est malheureux à dire, c'est une tare chez
moi. Mais du public, jamais. Effectivement, j'ai jamais
eu beaucoup de monde - m'enfin, je finis par être
parmi ceux qui font des entrées en France,
le niveau est tellement bas maintenant. Malgré
tout, je suis considéré comme un marginal,
ce qui est absolument ahurissant. Depuis A nos
amours, parce que j'ai joué, ils s'intéressent
à l'acteur ; le metteur en scène, ils
n'en ont rien à foutre. C'est vrai que je n'ai
qu'une partie du public, mais ce public a un rapport
immédiat, aime mes films sans se poser de questions
et je vous jure que pour eux, je ne suis pas un marginal.
Mais d'une manière générale,
Pialat, le public n'en a rien à foutre. Mes
quelques films qui ont fait une échappée
vers le succès, c'est carrément sur
un malentendu. Les gens voient dans le casting quelques
vedettes qui sont de la même famille que les
gros films commerciaux. Et ils se rendent compte que
mon film est visible, au moins autant que ce qu'ils
ont l'habitude de voir, alors tout compte fait, ça
marche à peu près. Mais on sent qu'il
y a quand même une espèce de retenue,
que le public ne va pas vers mes films dans un élan
franc et massif.

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