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Les Inrocks : Lorsque
le public vient voir Dutronc dans Van Gogh,
c'est un malentendu ?
Maurice Pialat : Je pensais plutôt
à Nous ne vieillirons pas ensemble.
C'est un film qui a cent vingt plans. Rien que ce
fait prouve qu'il n'est pas écrit comme un
film habituel. Ceci dit, je ne le trouve pas particulièrement
bien réalisé, mais je faisais beaucoup
de plans-séquences à l'époque
et à ce titre, c'était un film quasi
expérimental. Ben, ça a marché
quand même. Ils y sont allés pour voir
Marlène Jobert, Jean Yanne et puis une histoire
de couple. Ma femme a eu une phrase très juste
sur Van Gogh : c'est un film qui aurait beaucoup
plu à ceux qui ne sont pas allés le
voir.
Les gens n'ont pas envie d'aller voir ça, ça
ne les intéresse pas. Qu'est-ce que vous voulez
? Vous avez vu ce qu'il advient des émissions
littéraires de la télé ?! Pourtant,
ce n'était pas des émissions de pointe,
c'était la soupe.
Les Inrocks : Les
émissions sur le cinéma ont aussi disparu.
Maurice Pialat : Il n'y en a jamais eu.
Cinémas cinéma, c'était
Cahiers, c'était vas-y donc, j'te prends mon
violon.
Les vieilles lunes, quoi. Ça sentait le moisi.
La cinéphilie, je déteste. On dit aujourd'hui
que le cinéma se meurt. Mais il a commencé
à mourir à l'époque de la cinéphilie,
c'est-à-dire tout de suite après la
fin de la guerre. Des types ont commencé à
traiter le cinéma comme un bibelot, ils venaient
regarder les films avec un carnet et un crayon...
C'était le commencement de la fin. Et tous
ces gens, donc toute la « Nouvelle Vague »,
n'ont connu le cinéma que là. Heureusement
pour eux, il y avait encore un cinéma américain
qui continuait sur sa lancée, mais le cinéma
français... Mais eux, la « Nouvelle Vague
», c'était surtout la Cinémathèque.
D'ailleurs, il suffit de voir comment leurs goûts
ont changé. Je relisais ce que Godard écrivait
en 58 sur Mizoguchi : l'écrirait-il aujourd'hui
? Il se référait encore à des
gens du muet. Maintenant, à part quelques exceptions
comme Murnau, on n'en parle plus, du muet. Bref, à
partir des années 50, le cinéma devient
le musée.
Les Inrocks : Si
des jeunes peuvent découvrir aujourd'hui Mizoguchi,
c'est en partie grâce à la cinéphilie.
Maurice Pialat : Ah ben oui, dans ce sens-là,
évidemment. Mais faut reconnaître que
les films anciens, on n'en passe pas beaucoup. C'est
incroyable, le nombre de films américains qui
ont une réputation mais qui n'existent plus,
dont on ne trouve plus de copie. C'est un merdier
incroyable, personne n'était là pour
dire : « Hollywood a été une
chose considérable. » Considérable
dans tous les sens du terme. Il aurait fallu que chaque
studio ait du personnel affecté à la
préservation, à la mémoire. Ça
n'a pas été le cas. D'ailleurs, ça
montre bien ce qu'était aussi Hollywood : un
truc comme ça, on balance des acteurs, des
espèces d'étalons, les mecs, les bonnes
femmes et tout, on ramasse un maximum de pognon et
puis après, allez vous faire foutre. L'avantage
de la peinture, c'est que comme c'était souvent
peint dans les églises et que les églises
sont toujours là, ben voilà, elle n'a
pas disparu. Le comble de tout, c'est que le cinéma
mondial a copié Hollywood et parfois, c'est
à mourir de rire. Le jeune réalisateur,
il a quatre ronds, même pas un rail de travelling,
et il fait comme si c'était un film hollywoodien.
Je suis quelqu'un qui a complètement
loupé son coup
et qui aurait pu faire beaucoup mieux
dans la vie.
Maurice Pialat : Moi, la seule chose qui
me préoccupe, c'est ce qu'on peut faire dans
le cinéma aujourd'hui, comment on peut faire
changer le cinéma. Aujourd'hui, quand les choses
se délitent, il faut resserrer, voir si on
peut empêcher de finir en poudre. Rien n'est
fait dans ce sens-là, onose contente d'expédier
les affaires courantes. A l'époque de Dreyer,
le cinéma était encore très onirique,
et les films muets encore davantage. Et puis ça
s'est perdu. Est-ce que vous avez vu des vieux films
pornos ? On voyait rien, tablier de sapeur, les poils
c'était un truc noir, point-trait. .. C'était
onirique, quand on voyait ça gamin, bien sûr
ça excitait. Je rêvais, moi, de voir
des films pornos. Et ceux d'aujourd'hui sont des films
médicaux, on voit des organes ; franchement,
on ne peut pas dire que ce soit onirique.
Je pense que ça, c'est un signe de l'importance
de la dégradation.
Les Inrocks : On
vous a souvent comparé à John Ford ou
à Cassavetes.
Maurice Pialat : John Ford, c'est une plaisanterie.
Avec tous mes films réunis, j'aurais peut-être
de quoi tourner une séquence de John Ford.
Les moyens ne sont pas les mêmes. Moi, je n'aurais
pas de quoi me payer un convoi avec les chariots.
Et sa manière, c'est d'avoir les convois. John
Ford est quand même vachement conformiste, c'est
un cinéma très... réac', quoi.
Il y a des choses belles et des choses curieuses,
très curieuses même. Dans La Prisonnière
du désert avant même que le film
ne commence, on voit un carton : "Texas,
1867". Et tout le film a été
tourné, comme les autres, à Monument
Valley, à 3000 kilomètres de là.
C'est pire que si ici, on mettait : "Martigues,
1920" et que ça se passe à
Dunkerque. Je ne comprends pas. On commence à
le savoir : voilà des mecs qui tournaient des
films et puis après s'en lavaient les mains,
ne les montaient même pas. Quant à Cassavetes,
je connais pas bien. J'ai vu quelques films, certains
très bons... Dans la direction d'acteurs, ce
n'est pas du tout pareil, parce qu'il travaillait
avec des acteurs qui étaient ses copains, qui
préparaient les scènes. Moi, je ne fais
pas confiance aux acteurs, ils n'ont pas de bonnes
idées sur le plateau et je ne fais pas tellement
de choses avec eux. C'est donc presque l'opposé.
Mais le résultat peut paraître le même
parce qu'il y a une grande liberté de tournage.
 
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