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Les Inrocks : Vous dites que
le cinéma est une imposture, au bas de l'échelle
des arts. Pourtant, c'est ce qui vous tient en vie.
Maurice Pialat : Parce que je ne
sais faire que ça. Si je pouvais faire autre
chose, je le ferais avec plaisir.
Mais je regretterais de ne pas avoir fait au moins
un bon film... pour moi. Parce que, quand j'ai le
malheur de dire ça, j'entends «II
filme pas terrible, il le dit lui-même.»
Attention, il faut voir les autres. Mais ce ne sont
pas de bons films pour moi. Parce qu'ils ne sont pas
sérieux. D'ailleurs, c'est ce que je reproche
au cinéma en général : c'est
pas sérieux. C'est fait par des gens qui n'ont
aucun intérêt si ce n'est l'argent. Ceux
qui ont le cinéma pour intérêt
ne peuvent pas y arriver.
Les Inrocks : Comment un
art aussi piètre...
Maurice Pialat : Piètre, non, faut pas
exagérer. Justement, c'est là que ça
devient intéressant. Le cinéma a un
siècle, à deux-trois ans près.
Il y a quand même des bribes, qui entraînent
des regrets pour quelqu'un comme moi, d'autant que
quelque chose qui n'avait jamais existé que
dans le cinéma va disparaître, purement
et simplement. Ceux qui pouvaient faire, à
supposer qu'ils existent, quelque chose de différent,
qui aille plus loin, n'en avaient jamais les moyens.
Ils ne pouvaient faire que des petits films expérimentaux
bon marché qui sont immédiatement ce
qu'il peut y avoir de plus mauvais. Ce n'est pas possible,
vous ne pouvez pas construire un Boeing dans une cabane
au fond de votre jardin.
Les Inrocks : Sauf pour les films de Lumière...
Maurice Pialat : Mais oui, justement, ils sont
nombreux, échelonnés dans l'histoire
du cinéma, les exemples d'échappées
où, tout d'un coup, on sent qu'on tient quelque
chose qui aurait pu être extraordinaire, et
parfois on tient quelques minutes... Evidemment, le
plus bel exemple, c'est Lumière. C'est même
plus important que le fait qu'il ait inventé
la projection. Parce que là, il y a... oui,
une forme de miracle. Lumière, comme réaliste,
c'est le champion toutes catégories. Eh bien,
moi, je trouve pourtant que les films de Lumière,
c'est du fantastique. C'est curieux, parce que ce
fantastique-là, qui devrait être dans
tous les films, ne s'est pas retrouvé après.
Il s'est fatigué, il s'est usé car ensuite,
tout a été truqué. Mis à
part le fait qu'il n'y ait pas de son et que ce soit
en noir et blanc, le cinéma de Lumière
montre la vie comme on ne l'avait jamais vue - quoique
quelques films d'Edison traînaient mais, c'est
frappant, ne valent rien. Lumière, c'est pas
réaliste, c'est du domaine du miracle.
L'Entrée en gare de la Ciotât, La
Sortie des usines c'est beaucoup plus un miracle
que mon pauvre petit miracle du Soleil
de Satan. Et c'est pourtant la réalité
pour la première fois. Après, il y a
une ingénuité, une pureté qui
s'est perdue.
Les Inrocks : Et lorsque vous allez au cinéma
voir des Mizoguchi, des Renoir ?
Maurice Pialat : On pourrait citer d'autres
gens que moi, mais comme j'en connais pas beaucoup
aujourd'hui, je vais me citer, je vais être
fat, prétentieux. La seule différence
qu'il y a entre l'œuvre de ces gens-là
et la mienne, c'est qu'ils ont tourné à
une époque où on avait de vrais moyens
pour faire des films, ce que je n'ai jamais eu.
Les Inrocks : Vos films, que leur manque-t-il
?
Maurice Pialat : La liberté de l'argent.
Les Inrocks : La grâce et l'innocence
en seraient dépendantes ?
Maurice Pialat : C'est une définition
de l'artiste que vous donnez. J'aimerais mieux d'autres
mots que grâce et innocence, ça fait
un peu jardin d'enfants... une espèce de pureté,
d'inspiration, admettons. Dans le cinéma en
particulier, un artiste digne de ce nom doit pouvoir
travailler dans n'importe quelles conditions matérielles,
il n'a rien mais il peut quand même, contrairement
à ce que je dis... C'est très difficile
au cinéma parce que rien, ça représente
quand même quelques millions. L'envie et la
jalousie, on n'en parle jamais, mais ça existe.
Les types qui ont tout pour eux, qui font ces fameuses
entrées, qui ont du succès, qui font
des pubs, ces types-là sont quand même
jaloux, parce qu'ils savent bien qu'il y a un ou plusieurs
mecs derrière eux qui n'ont rien, tirent la
langue mais ont plus de talent. Moi, je jalouse des
gens qu'ont pas de talent parce qu'en général
ils ont beaucoup plus de moyens.
 
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