Les Inrocks : En disposer aiderait votre inspiration ?

Maurice Pialat : Le tournage, c'est ça : que des soucis. De temps en temps, on arrive dans la journée à obtenir quelques minutes où on peut travailler, on est tranquille. Et tout le reste, c'est des soucis. L'argent ne les fait pas disparaître tous, mais au moins le plus gros d'entre eux a disparu, donc on travaille dans de meilleures conditions. Attention, l'argent, c'est pas forcément pour le dépenser, c'est pour savoir qu'il est là. Si vous êtes pilote de formule 1, que vous savez y tâter et puis que vous êtes avec une de ces bagnoles qui finissent toujours à cinq tours... On ne doit pas donner à un tocard la meilleure voiture ! Rivette, si c'était un sauteur en hauteur, ne sauterait pas 1,10 m...

Les Inrocks : Comment le cinéma, un art que vous ne placez pas très haut dans votre estime...


Maurice Pialat : Attention, je précise : pas très haut par ce qu'il a été et surtout par ce qu'il est devenu. Le cinéma aurait pu valoir la littérature, voire la poésie, et peut-être même plus, parce qu'il peut dire parfois beaucoup plus de choses. Il ne l'a pas été. On en est réduits aujourd'hui, comme moi, à trouver - ce que j'ai toujours trouvé d'ailleurs, parce que j'ai toujours été un fan - un vieux film de Laurel & Hardy, où l'histoire est complètement idiote, avec des gags faciles, extraordinaire parce que ces deux types-là, en particulier Laurel, sans doute l'un des plus grands comédiens du monde, étaient extraordinaires. Ces films-là ont tant de valeur pour moi maintenant - c'est même pas qu'ils soient drôles, ils ne me font presque plus rire - parce qu'ils ont été tournés sans prétention, avec simplicité, comme ça, pour les enfants, dans un coin de rue, à 100 mètres des studios, sans beaucoup d'argent, sans recherches particulières de décors.

Les Inrocks : Comment cet art-là peut-il vous transformer au point défaire de vous quelqu'un de différent lorsque vous êtes sur un tournage ?


Maurice Pialat : J'étais sans doute aussi différent quand je peignais. Seulement, quand on peint, on est seul. Je crois que c'est simplement une question d'action. C'est malheureux. Je suis quelqu'un qui a complètement loupé son coup et qui aurait pu faire beaucoup mieux dans la vie. Parce que, dans le fond, je suis un homme d'action et tourner - peindre aussi - c'est actif, je suis bien mieux quand je suis actif. Il y a autre chose que je n'aime pas dans l'écriture, c'est d'être là, le cul sur une chaise à sortir ses idées... Le Van Gogh, je l'ai écrit, mais sur des bouts de canapés, dans des coins impossibles, dans la cuisine, alors que j'avais tous les endroits pour écrire. Actuellement, je me fais un bureau à l'étage en dessous, on va voir ce que ça va donner, je ne suis pas sûr que ça marche. C'est pour ça que certains écrivains écrivaient debout, ils ne supportaient pas la position assise. Mon rêve serait d'aller tous les lundis sur le tournage comme on va à l'usine, ou au bureau - j'aime mieux l'usine, parce qu'on est moins le cul sur une chaise.

Les Inrocks : Vous préférez donc le Pialat qui ne porte pas de jugement sur les gens.


Maurice Pialat : Bien sûr. D'ailleurs, porter des jugements - ça ne veut pas dire qu'ils sont tous faux, même s'ils ne sont pas très bien énoncés -, c'est de l'amertume, du type qui ne fout rien, justement. Parce que quand je fais...
Oh, j'dis pas que sur un tournage ça y va pas, mais c'est plus tonique, ça passe comme ça. D'un autre côté, je ne connais personne de pas trop bête qui, quand il voit des cons, ne dit pas qu'ils sont cons. On ne peut pas rester silencieux.


Propos recueillis par Christian Fevret et Serge Kaganski pour la revue Les Inrockuptibles n°52, hiver 1994.
[pp. 89-92] © Les Inrockuptibles.

Remerciements : Nathalie Gualdaroni et Serge Kaganski.



      

 

 

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