A propos du Garçu... ou le "son de guerre"...
Entretien avec Jean-Pierre Duret
par Lucie Asathal


Jean-Pierre Duret, ingénieur du son depuis 1988 (sur Peaux de vaches de Patricia Mazuy) a débuté aux côtés de Jacques Doillon
(
La Pirate, La Tentation d'Isabelle et La Puritaine). Ses premières armes, il les fait avec les frères Dardenne et ce, dès leurs tous premiers documentaires (R... ne répond plus et Regard Jonathan/Jean Louvet, son oeuvre)... pour ne plus les quitter.

Ingénieur du son chez Claude Chabrol, Agnès Varda, Nicole Garcia, Cédric Kahn, Jean-Pierre Denis, François Ozon et bien d'autres cinéastes, Jean-Pierre Duret a travaillé à deux reprises avec Maurice Pialat... sur
Van Gogh et sur son dernier film, Le Garçu (1995).

Des frères Dardenne à Cédric Kahn, en passant par Maurice Pialat... Jean-Pierr
e Duret s'est imposé comme un ingénieur du son incontournable dans la prise de son directe d'un cinéma qui veut faire confiance au réel...


        Quels étaient tes rapports avec Maurice Pialat ?

Jean-Pierre Duret : Pialat ne voulait absolument pas diriger le travail que l'’on pouvait faire. Ce n’est pas étonnant qu’avec lui, j’ai eu le plus grand des sentiments de liberté ! C’est très dur de réussir un film. Pour Pialat, c’était une douleur de faire un film et les gens ne comprenaient rien à cela. Pour lui, arriver sur un plateau et sentir que tout le monde était prêt, que les acteurs savaient leur texte, que les techniciens étaient opérationnels, ça le rendait fou furieux. Il ne voulait pas sentir une quelconque préparation qui aurait amené des plans déjà figés avant même d’être tournés. Donc, il cherchait toujours à faire comme si chaque plan était une naissance et c’est ça qui l’intéressait. Pour ça, il avait mis au point une série de choses qui consistaient à troubler le bel ordonnancement d’un plateau de tournage.
        Au niveau du rôle de chacun, il nous accordait une confiance absolue. C’est-à-dire qu’il n’allait jamais voir les rushes, il avait une mémoire cinématographique extraordinaire d’absolument tout ce qu’il faisait. Il visualisait très bien ce qu’il faisait sans mettre l’œil à la caméra. Simplement, pour le son, il allait voir les rushes une fois et à partir de là, il prenait confiance en fonction de ce qu’il avait entendu ou non. Il y avait très peu d’indications car il ne voulait pas orienter, il voulait d’abord sentir à qui il avait affaire. Il fonctionnait qu’en ne comprenant de quoi était intimement fait un type qui travaillait avec lui ; et il avait une vision très profonde et très intelligente de chaque individu qu’il rencontrait.

        Le son d’un film ce n’est pas faire un son technique, ce doit être le son DU film. Le bon son en soi ne veut rien dire, il voulait faire le son DU film. Et ça c’est directement hérité de la pensée, de la conception du son direct en
France ; c’est-à-dire qu’on laisse un plan comme une unité d’espace-temps indivisible dont on ne peut plus séparer les blocs, en apparence différents, que sont le son et l’image. Donc, il fait partie de ces metteurs en scène qui considèrent que c’est un "tout". Et ce tout ne peut plus être traficoté, bricolé, il faut le prendre comme tel avec ses accidents, ses imperfections, ses impuretés et ses éclats qui ne se reproduiront plus. Pialat prenait les choses au moment où elles étaient mûres, comme une première fois, ce qui veut dire qu’il n’y aurait pas de deuxième. C’est ça qui était très important avec Pialat. Faire du son avec lui, c’était très compliqué ; il fallait être très attentif à ce qu’il essayait de prendre, de capter, à ce qui l’intéressait dans le plan et que l’on était censé tourner.
        Je disais toujours que quand j’étais sur un tournage avec Pialat, je faisais du "son de guerre". C’est-à-dire que c’était toujours du son que je préparais longuement bien sûr, mais au fur et à mesure, je le suivais partout et j’essayais de comprendre chaque indication qu’il donnait. Mais une fois que le plan était parti, c’était parti. On n’avait pas de bouée de sauvetage, on avait rien. Il fallait être dans l’esprit du plan, anticiper, pour essayer ensuite, de restituer le mieux possible la totalité de ce qui doit être au rendez-vous de la scène en train de se tourner. Les quelques indications qu’il me donnait au départ du film étaient toujours de prendre la plus grande partie possible du son de la scène qu'on allait tourner.

        Y avait-il des micros d’ambiance ou le son était-il concentré sur les dialogues ?

Jean-Pierre Duret : Pour un ingénieur du son, la voix des acteurs est la première chose à respecter et à magnifier.
La qualité de la voix, son rendu est très important. Aussi, on doit absolument faire en sorte que ce qui est dit par les acteurs soit compréhensible de la plus belle façon qui soit ; en effet, un spectateur ne peut admettre que le sens d’un mot, d’une phrase ne lui échappe. Si cela arrive, le spectateur est mit en retard sur ce qui vient et il ne comprend plus. C’est quelque chose contre quoi il faut lutter. En dehors de ça, il faut fournir un son en dehors des voix, un son riche, un son qui soit "tout ce qui se passe autour". Il n’y a pas de règles, la situation dépend de l’acoustique du lieu, elle dépend de la voix des acteurs - s'ils parlent bas ou fort, s’il y a ou pas du bruit ambiant, une route à côté… Ça dépend de tellement de choses que l'on ne peut pas faire de généralités. Il faut qu’il y ait une irruption du réel, du son ambiant avec ses accidents. Bien entendu, Pialat souhaitait ses accidents.

        Quand j’enregistre, j’écoute très peu le sens de ce qui s’échange. J’écoute plutôt le rythme, les voix. Finalement, le sens au cinéma ce n’est pas secondaire, mais ça vient en surplus. L’image aussi est porteuse de sens.
Lorsqu'on fait un "son de guerre", on ne réussit pas tout, on n'a pas le temps de refaire les prises, de mixer pour avoir le son que l’on veut. On fait des choix mais des choix qui sont forcément partie prenante de la manière dont on s’est investit. J’aimais Pialat. Jaimais ses plans, ce qu’il cherchait, sa complexité, ses angoisses, ses douleurs, sa folie, ses acteurs, le cinéma qu’il essayait de faire. Et cet amour, ça se retrouve. Alors bien sûr, j’ai fait des erreurs quelquefois, mais ce n’est pas grave ; au mixage il préfèrait ces accidents qui reflètent quelque chose du tournage. Avec Pialat, j'allais chercher une certaine certaine violence, à la fois un certain miracle mais toujours une certaine violence de la première fois qui fait qu’on ne sait pas ce qui va naître. C’est tout cela finalement a qui fait la beauté de des plans de ses films.
       
        Je me souviens de cette scène où Depardieu apporte un énorme camion à son fils qui fait un boucan pas possible ! Ce fut difficile parce qu’on n’avait pas répété et je ne savais pas qui parlait. Je voulais un HF sur Depardieu mais ce n’était pas possible, il ne voulait pas. Cette fois-ci, j’ai bricolé un HF dans le camion, là où le gamin conduit. Je l’ai dit à Depardieu et il s’amusait beaucoup de ce que l’on pouvait inventer. Donc je lui dis « Voilà Gérard, tu veux pas que je te mette un HF mais si jamais tu parles, tu te baisses et tu peux parler au gamin parce que j’ai mis un HF dans la cabine sinon on n’entend rien. » Et il l’a fait ! Donc c’est amusant et ne nuit pas à la scène, bien entendu. C’est drôle quand on voit la scène et que je repense à ça.
        Avec Pialat, bien entendu, je mettais des HF à tout le monde ; peu importe ce qu’il allait se passer parce que souvent la lumière n’était pas favorable à la perche pour qu’on soit en limite de plan tout le temps. Comme je savais jamais ce qu’il allait ce passait, le HF était une sécurité ; de toutes les façons, je ne suis pas contre les HF, je ne m'impose pas de règles car ce qui compte, c’est le résultat. Le plus important est de faire le son DU film. Il faut s’adapter à chaque metteur en scène, essayer de restituer au mieux son univers cinématographique.



 



 


 

 

 

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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