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A
propos du Garçu...
ou le "son de guerre"...
Entretien avec Jean-Pierre Duret par
Lucie Asathal
As-tu fait des sons seuls ?
Jean-Pierre Duret : Pialat était totalement
contre. J’avais oublié cette chose là
sur Le Garçu. Il n’y avait pas
de possibilité d’en faire. Une fois,
j’ai demandé à Depardieu qui m’a
copieusement insulté : « Bougre de
con, t’as oublié ce que ça veut
dire un son seul sur Pialat ? » Il ne voulait
pas faire de sons seuls, car il pensait que les acteurs,
sous la pression de la caméra, étaient
meilleurs. Donc, ça lui fendait le cœur
de faire un son seul, alors quand il voulait quand
même en faire, il filmait, ce qui revenait au
même finalement ! Une fois, j’avais oublié
de le dire aux opérateurs et ils se sont fait
"engueuler" car ils n’avaient pas
déclenché la caméra ! Je me suis
aperçu de ça après Van Gogh
; il est comme les Straub avec qui je travaille
aussi : il préfère travailler sur le
rythme et pas sur les différences de sons mêmes
à l’intérieur d’une scène.
C’est-à-dire que lorsque avait tourné
pendant trois jours, que le temps était variable
et qu’une scène de chaque journée
avait été montée et bien Pialat
ne voulait pas que, en passant d’un plan au
soleil à un autre plan suivant qui avait été
tourné avec du vent par exemple, on raccorde.
Un monteur son normal mettrait du vent sur toute la
scène, lui il ne voulait pas du tout. Ça
engendre donc une séquence qui est censée
être "tout au soleil" ou "au
soleil avec du vent", avec un rythme supplémentaire
qui l’intéressait. Ça ne pouvait
pas être fait par tout le monde ; c'était
la "méthode Pialat" et son cinéma
est unique pour cela.
Y-a t-il eu de la post-synchronisation
?
Jean-Pierre Duret : Il détestait
la post-synchro, il ne la faisait que contraint et
forcé donc il y en a eu très peu. Dans
Van Gogh, il n’y en a pas du tout alors
que dans Le Garçu, il y en a un peu.
Ils en ont fait parce que le montage était
très long. C’est sa femme qui s’en
occupait. Il détestait ça donc il n’y
est pas allé. Ils en ont fait un moment pour
se rassurer, mais ça a très peu servit
étant donné qu’il détestait
ça.
Quelle était l’ambiance
du tournage ?
Jean-Pierre Duret : Personne n’avait
le droit de parler sur un plateau de Pialat. On n’avait
juste le droit de l’écouter. C’était
un maître, lui le maître, il ne fallait
même pas chuchoter. Bien entendu qu’il
y avait du "bordel" pendant l’installation
de la scène. Mais quand il était là
et qu’il travaillait, c’était le
silence absolu. Et puis moi je n’avais aucun
droit d’intervenir sur des bruits. Bien au contraire,
il fallait que je m’adapte à ce qui pouvait
arriver. Il fallait que je l’écoute,
que j’anticipe, je le suivais pas à pas,
je ne perdais pas une miette de ce qu’il disait
y compris pour les choses qui avaient l’air
de rien parce que je savais qu'elles avaient toujours
un sens avec ce qu’il cherchait dans la scène.
C’était comme s’il jouait au billard.
On tire un coup mais ce n’est pas le premier
coup qui est intéressant, ce qu’il faut
voir c’est la boule visée au bout de
cinq coups. Ce qu’il disait avait avoir avec
ce qu’il allait se passer trois heures plus
tard. De toute façon, on ne tournait jamais.
Quand on faisait midi-19h30 par exemple, on ne tournait
pas avant 17h30. Déjà il arrivait un
peu en retard, ensuite il déstabilisait tout
le monde quand on préparait, il parlait et
mine de rien, petit à petit, il mettait tout
le monde dans le bain, pour ceux qui voulaient bien
l’entendre justement ! Depardieu savait très
bien tout ça, bien entendre et savoir ce qu’il
voulait, ce qu’il cherchait. Il n’allait
jamais dire directement ce qu’il voulait. De
plus, c'était un metteur en scène qui
ne dirigeait jamais psychologiquement, ça ne
l’intéressait pas et il ne donait pas
d’indications aux acteurs. Il racontait des
choses qui n’avaient à voir, des histoires
de vie, des blagues, des aventures, des choses comme
ça…Ou alors il allait dire à l’accessoiriste
: « La salade, elle est naze, tu crois que
les gens vont bouffer de la salade comme ça
? » Et alors c’était parti
! L’accessoiriste partait dans toutes les superettes
du coin pour trouver une salade, et ainsi de suite…C’était
une mauvaise salade on pourrait dire, mais pas du
tout. C’était une stratégie pour
déstabiliser et petit à petit il allait
à l’essentiel. Tout le monde, enfin ceux
qui réfléchissaient, savait très
bien que le problème ne venait pas de la salade.
Encore que… Il avait absolument raison de vouloir
une belle salade. C’est comme les tonneaux de
Van Gogh, ça m’ a beaucoup frappé.
C’est un film d’époque et il y
avait des tonneaux pour le café. Et les tonneaux
étaient tous vieux. Alors, il a dit : «
Mais bande de cons, vous croyez qu’à
l’époque les tonneliers fabriquaient
des vieux tonneaux ? » Les tonneliers -
c’était une "époque à
pinard" -, n’arrêtaient pas de faire
des tonneaux neufs. Et il avait absolument raison.
Enfin tout ça c’était pour briser
la bonne entente technicienne sur un plateau, on sait
bien que les techniciens aiment bien la tranquillité.
Lui n’aimait pas du tout ça dans le sens
où ça allait contre son idée
du plan. La beauté n’a rien à
voir avec la beauté technique. Le fait que
le plan soit réussi, avec ce que l’on
met derrière le mot « réussite
» si c’est « réussit techniquement
», encore une fois, on en a "rien à
foutre". Et je suis tout à fait d’accord
avec lui...


Propos recueillis à
Paris par Lucie Asathal, en décembre 2005 pour
www.maurice-pialat.net.
Remerciements : Jean-Pierre Duret et Martin
Barnier pour sa collaboration à l'élaboration
de cet entretien.
Lucie Asathal
est étudiante en "Etudes
Cinématographiques et Audiovisuelles"
à l'Université Lumière Lyon 2.
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