Maurice Pialat au Salon du livre de cinéma par Evelyne Jardonnet
« Les petits miracles »


        Fin octobre 2003 à Paris, les visiteurs du Salon du livre de cinéma (à l'Espace des Blancs manteaux) étaient invités à dialoguer avec Serge Toubiana, Pascal Mérigeau et des collaborateurs de Maurice Pialat, Yann Dedet, Martine Giordano, Willy Kurant. Cette rencontre s’inscrivait dans le prolongement des « ateliers Pialat » qui s’étaient tenus cette année au Festival du film de Cannes puis au Festival du film de Paris. Il s’agissait de permettre au public de pénétrer plus en avant dans le processus de création, de mieux cerner l’origine de ces « petits miracles » qui, pour Pascal Mérigeau parsèment l’œuvre du cinéaste. Quelques lignes de force se sont dégagées des différentes interventions, placées sous le signe du retour aux sources et de la complexité.

        Serge Toubiana l’a indiqué d’emblée : l’édition DVD des films de Pialat va être l’occasion de redessiner le
« périmètre » d’une œuvre que l’on croyait pourtant bien arpentée. Sylvie Pialat tout d’abord, a découvert par hasard deux courts-métrages amateurs de 1951 (Isabelle aux Dombes et le Congrès eucharistique diocésain). Autre bonne nouvelle, grâce à un internégatif retrouvé à l’I.N.A, La Maison des bois sera éditée dans une version totalement restaurée. Précisément, le corpus formé par les premières œuvres du cinéaste a alimenté une large part de la discussion.
Ainsi, Willy Kurant a retracé la genèse épique des sept documentaires qu’il a tournés avec Pialat en Turquie. Impossible de ne pas effectuer le parallèle entre la précarité des conditions de tournage et celle du petit peuple d’Istanbul que Pialat a filmé avec beaucoup de respect ; dès cette époque, la sympathie du réalisateur pour les gens simples était patente. Martine Giordano a, elle, insisté sur le rôle fondateur de La Maison des bois. Elle y voit non seulement la matrice de Van Gogh et, à titre plus personnel, elle considère que ce film a durablement conditionné sa vision du montage. A l’aune de ses propos, on comprend mieux pourquoi Pialat a pu considérer ce feuilleton comme une sorte de paradis perdu. La possibilité de jouer sur la durée des épisodes, l’absence de contraintes imposées par la production, lui ont offert un « boulevard sans fin » pour reprendre une comparaison de Yann Dedet. Au-delà du cas bien particulier de La Maison des bois, c’est l’ensemble des méthodes de travail de Pialat qui ont été évoquées ; tous les intervenants ont restitué à sa démarche, sa complexité.
       
        Chacun a salué la liberté que Pialat accordait à ses collaborateurs sans passer sous silence l’atmosphère conflictuelle dans laquelle le cinéaste installait les acteurs comme les techniciens. Par exemple , Willy Kurant a raconté comment, arrivé au milieu du tournage de Sous le soleil de Satan, il avait été placé sciemment en concurrence avec un autre chef-opérateur. Néanmoins, loin de s’en tenir à la seule anecdote, les participants au débat se sont efforcés d’expliciter les enjeux de cette logique de déstabilisation et de destruction. Ce consentement à l’imprévisible représentait un moyen d’accéder à ce que Serge Toubiana a qualifié de « vérité de l’instant ». Certes, ce rapport très sensitif de Pialat au tournage comme au montage impliquait un rythme de travail très irrégulier, cependant, Martine Giordano en particulier l’a souligné, l’exigence et la rigueur restaient de mise.
La difficulté à appréhender de manière univoque la démarche de Pialat est également ressortie de l’évocation des liens entretenus par le cinéaste avec ses confrères. L’épineuse question des rapports avec la Nouvelle Vague a surgi très rapidement ; sur ce point il semble bien qu’on ne puisse apporter de réponse claire.
Martine Giordano et Serge Toubiana ont montré combien ces rapports relevaient d’une fascination-répulsion. A été avancée l’hypothèse que les griefs du cinéaste portaient moins sur les œuvres en tant que telles, que sur le parcours de leurs auteurs. Pialat leur reprochait leurs origines trop bourgeoises mais surtout vivait mal le décalage entre leur reconnaissance très rapide et les obstacles qu’il rencontrait pour réaliser ses films. Le nom de Truffaut est beaucoup revenu tant le réalisateur a catalysé l’ambivalence de la relation de Pialat à la Nouvelle Vague. Autres liens problématiques soulevés par un auditeur : l’existence d’une « descendance » Pialat dans le cinéma français actuel. Serge Toubiana a nuancé ce constat très répandu : même si Pialat « impressionne les autres cinéastes », son œuvre donne un sentiment de brutalité qu’on ne trouve pas ailleurs. D’après Martine Giordano, le regard du réalisateur sur ses éventuels héritiers procédait d’un double mouvement. En effet, tout en refusant d’avoir des disciples, il éprouvait une certaine satisfaction à l’idée qu’il avait incité des gens à faire des films.

        Si au terme de cette rencontre de nombreuses questions sont restées en suspens, une évidence s’est imposée : aux yeux des différents intervenants, qu’ils soient biographe, admirateurs, collaborateurs : l’œuvre de Pialat constitue un objet singulier qui n’a aucun équivalent.
      

Evelyne Jardonnet pour www.maurice-pialat.net - Novembre 2003 -
Enseignante en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles" à l'Université de Poitiers.
Auteur d'une Thèse de Doctorat consacrée au cinéma de Maurice Pialat sous la direction de Francis Vanoye.

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