| 
Le
Tub de madame Théo par Jean-Pierre
Jeancolas
Van Gogh (1991)
Hypothèse de travail: il s'agit d'un film
sur un type, fatigué et dépressif, qui
débarque dans un village encore agricole au
nord-ouest de Paris. Il est peintre. Qu'il s'appelle
Van Gogh importe assez peu : le film n'est pas une
biographie. C'est un film de Maurice Pialat, un des
plus grands, conjugué au passé composé,
de Pialat qui a été peintre avant d'entrer
en cinéma, et prétend regretter de ne
l'être plus. C'est aussi un film sur la mort
dont, comme d'une adaptation des Evangiles, tout le
monde connaît la fin à la seule lecture
du titre. Pialat évoque que (j'insiste
: il ne raconte pas) les ultimes semaines du peintre
à Auvers-sur-Oise, animant autour de lui les
témoins de la mort de Van Gogh (le docteur
Gachet et sa famille, les Ravoux, Théo et son
épouse), et des anonymes, des Auversois. C'est
enfin un film sur la vie, sur la chair et le travail,
sur le bonheur et la fatigue ou la maladie, sur la
société et les rapports humains au sein
de cette société, donc un film sur l'argent
autant que sur l'amour et la mort. C'est aussi un
film plus heureux que la plupart des films de Pialat.
Nous nous intéresserons ici à la
manière employée par le cinéaste,
non plus pour évoquer (quoi ? le passé
? je suis convaincu et je pose en seconde hypothèse
que ce n'est pas le passé qui intéresse
Pialat), mais pour créer un
film de 1990 ou 1991. Le regard, comme la lumière,
sont d'aujourd'hui.
Aux premiers plans du film, une main écrase
et étaie en couche épaisse du bleu,
avec une énergie rageuse, sur la totalité
de l'écran. Ce geste de peintre, qui n'est
pas daté, anticipe l'arrivée du train
en gare d'Auvers, cinq ans plus tard il entrera en
gare de La Ciotat. C'est un train de 1890, que regarde
avec intérêt un barbu en casquette d'employé
des chemins de fer du Nord, Maurice Pialat.
Il y a dans le travail de Pialat une recherche
dure de l'authenticité (quand je dis authenticité,
je contourne le vieux questionnement sur le réalisme
: voir dans le film les vêtements masculins,
les costumes de Théo ou les chemises du gros
Ravoux, ils sont d'aujourd'hui ; voir, ou entendre,
le dialogue mis dans la bouche de Dutronc en Vincent,
il parle 1990). L'authentique, donc : les deux gros
chevaux qui passent derrière les vitres du
café Ravoux, qui renvoient aux attelages puissants
qui sortaient d'une cour de ferme dans un des plus
beaux plans de Sous le soleil de Satan. Souvenirs
d'enfance auvergnate de Maurice Pialat, je suis tenté
de le penser, et j'y suis encouragé par le
bavardage du cheminot qui a accompagné Dutronc-Vincent
chez Ravoux, qui raconte les gares rurales de la Limagne
et la courbe meurtrière de la voie ferrée
près de l'Allier.
Authenticité des mains. De ces mains de
femme qui épluchent des carottes dans l'arrière-cour
du café, ou qui mainipulent le corps inerte
de Dutronc, délicatement, pour changer les
draps de lit du moribond. Les gros doigts meurtris
et pourtant habiles, précis dans les gestes
du travail. La présence de la matière,
de la pierre grise, du bois qui a déjà
servi, des instruments aratoires abandonnés.
Rien n'est là pour témoigner. C'est
tout le contraire du réalisme ATP (pour les
non-initiés : Arts et Traditions Populaires)
de tant de films « ruraux » du cinéma
français.
On sait que Pialat s'est plaint du travail de
ses opérateurs successifs. Pourtant il y a
dans Van Gogh un travail superbe sur la lumière
considérée comme une matière.
Pas une matière pour peintre, mais une matière
de cinéaste. Je prends comme exemple la scène
où Dutronc se prépare à peindre
Marguerite Gachet, à qui on (son père)
a imposé une robe désuète et
tachée de rouille, extraite de quelque placard
familial. Marguerite est au piano, dans le salon,
qui communique avec le jardin ensoleillé par
une fenêtre ouverte. La caméra passe
et repasse par la fenêtre, du dedans au dehors
ou du dehors au dedans. Dans la continuité
du plan, on a charge fois les deux lumières.
L'effet d'éblouissement quand on sort (le vert
des arbres, le gris du vêtement de Dutronc un
peu blanchis par le contraste trop vif avec l'ombre
du salon) et l'excessive pénombre quand on
revient au salon.

|