Le Tub de madame Théo par Jean-Pierre Jeancolas
Van Gogh (1991)

        Pialat travaille par scènes amples, presque autonomes, qui ont chacune leur logique propre. Il donne l'impression de travailler à l'instinct, sans partition ou sans corset, de laisser aux comédiens (Dutronc, Âlexandra London) et aux comparses (Frédéric Bompart dans le rôle épisodique de « la Mouche », quand il raconte ses souvenirs des Bat d'Af et introduit dans l'histoire le thème du suicide) le choix d'un rythme qu'il respecte. Fausse improvisation sans doute, mais respiration vraie. D'où, encore, la présence à l'écran des moindres silhouettes.
        Cela dit, Van Gogh est aussi un film sur Dutronc. Vieilli, fatigué, le visage ridé, étiré comme un Greco et éclairé d'un regard clair, tantôt sarcastique, tantôt allumé, parfois tendre (jamais le visage ni le regard de chien battu, dépassé par son destin, que l'imagerie de 1910 a imposé au pauvre Vincent. Au fait, le Van Gogh de Pialat vit et meurt avec ses deux oreilles), il introduit cette nonchalance, ce laconisme qui sont le quotidien de son personnage public, hors film. Nonchalance rompue par des accès de violence ou de soudains enfermements dans un silence douloureux. Dutronc est le contraire d'un hurleur, d'un colérique. S'il provoque - et il provoque -, c'est en demi-teinte, avec un sourire amusé derrière la fumée de la pipe de Van Gogh. Lambert Wilson, Daniel Auteuil, pressentis avant lui pour le rôle, auraient orienté le film dans d'autres directions. Dutronc, en tout cas, n'est pas le double de Pialat. Pialat s'est servi de lui, mais il lui a laissé mettre sa marque sur le film. Son rythme.
        Van Gogh n'est pas tant un film sur la peinture qu'un film avec la peinture. Et presque moins avec celle de Vincent Van Gogh qu'avec celle de quelques-uns de ses contemporains : Renoir, bien sûr, Seurat, Toulouse-Lautrec, Degas. Scènes de pique-nique au bord de l'Oise, moments de bonheur entre le soleil et l'eau sur laquelle glissent les canotiers, scènes de cabaret ou de bordel où explose une joie païenne et grave (voir les visages pendant la danse réglée comme un exercice d'ordre serré après l'explosion sensuelle du cancan).
        On a dit et écrit, après la projection de Cannes, que Van Gogh s'inscrivait dans la ligne royale du cinéma français qui vient de Renoir (et avant lui d'Antoine) et passe par Becker. C'est l'évidence même. Renoiriens sont le vitalisme, la vraie-fausse décontraction dans le filmage, l'inscription de la fiction dans une nature complice et chorale. Le village, le cabaret lieu de plaisirs sont aussi de Renoir, côté Partie de campagne et Règle du jeu plus que French Cancan refroidi, précisément, par une volonté trop affectée de reconstituer.
        Mais c'est du côté de Becker qu'il faudrait placer une des scènes inattendues, on pourrait diie adventices, du film. On y oublie un temps Vincent pour partner l'intimité du couple Théo. Madame Théo - cette Johanna qui survivra longtemps aux deux frères et que les biographes traitent généralement assez mal - fait sa toilette. Nue d'une nudité technique, dépourvue d'érotisme - la scène ne laisse aucune chance au voyeurisme du spectateur -, elle s'accroupit sur un tub de fer galvanisé et se lave, puis demande à Théo de l'aider à se rincer. Théo s'empare alors de deux brocs (l'un d'eau chaude et l'autre d'eau froide ?) et verse doucement l'eau duelle sur ses épaules. La scène n'est pas terminée. Jo et Théo prennent ensuite le grand disque de métal, dont le diamètre relevé est échancré par une sorte de bec verseur, et en vide l'eau usée dans un grand récipient, destiné à être soit vidé lui-même dans quelque évier, soit descendu au niveau de la rue. C'est quasiment documentaire, et ça rend sa valeur d'usage à cet accessoire (le tub) que tant de tableaux, de Bonnard plus que de tout autre, ont associé à une vision érotisée de l'autre fin de siècle. La scène veut nous informer sur le statut social du couple, elle nous dit aussi beaucoup sur la complicité qui unit Théo et Jo. Enfin elle fonctionne comme un signe froid qui dit ce qu'était la vie urbaine dans le Paris de 1890 - fonction analogue à celle des deux grands chevaux pour la vie rurale.

        Il est singulier que ce soit Pialat, si souvent traité d'énergumène, voire d'hystérique, qui domestique la folie de Van Gogh en l'enchâssant dans une sorte de documentaire composé au passé. Ce retour du documentaire dont on parle beaucoup, on ne l'attendait certes pas là - pourtant le Pialat de L'Amour existe était il y a bientôt trente ans un maître du point de vue documenté. Van Gogh ramasse ie meilleur de son œuvre (de L'Enfance nue et de La Gueule ouverte) pour se constituer en chef-d'œuvre et, ô paradoxe, en chef-d'œuvre presque apaisé.

[Texte écrit pour la revue Positif (n°369, novembre 1991.]


Jean-Pierre Jeancolas

Critique de cinéma pour la revue Positif.


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