Pialat, un peintre du vide par Jacques Kermabon
A nos amours (1983)

       Encore une fois Pialat nous laisse pantois, la gorge serrée, au bord des larmes, imprégnés d'une étrange sensation de vide. A nos amours devait s'appeler Suzanne. Il brosse, par petites touches, le portrait d'une adolescente (elle a quinze ans au début du film), qui vit sa sexualité au rythme de ladite libération.
Pour interpréter Suzanne, Pialat a trouvé une débutante en parfaite adéquation avec son cinéma. Sandrine Bonnaire vibre d'une présence intense qui irradie ses partenaires. Sa fraîcheur apporte en permanence cette grâce qui fait le prix du cinéma de Pialat, cet art de saisir dans chaque plan le frémissement des êtres comme autant d'instants uniques.
       On retrouve tout Pialat dans A nos amours.
Cette façon de ne pas nous dire sur quel pied danser. Comme toujours on hésite. Prend-il un malin plaisir à se vautrer dans la médiocrité (il est vrai qu'il a dû s'amuser à interpréter en rustaud le père de Suzanne) ou reste-t-il au plus près de la vérité (sans quoi serions-nous autant touchés sans prendre partie, se contentant de montrer ? Ces questions, qui ne sont peut-être pas antinomiques, n'offrent que peu d'intérêt tant le mérite du cinéma de Pialat réside d'abord dans ce flottement du sens ou alors dans son inanité.
       Si on veut à tout prix trouver un discours général dans l'œuvre de Pialat, il faut l'entendre dans l'expérience singulière de la sexualité. A nos amours, titre peut-être plus accrocheur que Suzanne, sorte de dédicace ironique, oriente notre perception du film dans ce sens. Pialat y questionne certains effets de la libération sexuelle. D'une façon générale, chez Pialat, le sexe ne se conjugue pas avec l'amour. L'amour a toujours eu lieu avant. Pialat peint les ratages, les insatisfactions du rapport sexuel. Même réussi, il laissait Loulou déçu d'être réduit à ce rôle dispensateur de plaisir. La chair n'est pas triste, plutôt drôle. Jamais grave, « Un moment où on oublie tout » disent à peu de choses près Nelly (Isabelle Huppert dans Loulou) et Suzanne. A l'heure de la libération sexuelle, cette dernière vit difficilement une réalité en mal d'amour. « Ça me fait peur, dit-elle, j'ai l'impression d'avoir le cœur sec. » Le passage d'un partenaire à l'autre est à chaque fois la confirmation de cette déception et de sa solitude. Elle change de partenaire pour fuir le précédent, comme elle fuit dans le mariage, puis à l'étranger avec un autre, lourde d'un doute que Pialat s'amuse habilement à faire planer : et si la première aventure était la bonne ? Pas de futur chez Pialat, chaque avancée est une perte. La fragmentation du récit, cette suite d'instantanés prélevés comme au hasard, avec un côté « pages arrachées à la vie de Suzanne », donne, elle-aussi, cette sensation d'une fuite du temps, échappée elle-aussi d'un réel dont on ne peut saisir que les traces. Jamais Pialat ne nous a fait aussi bien ressentir ce mouvement vers le vide qui est celui de tous ses films. La consommation culturelle, divertissement fat, ne comble pas le vide. Dans A nos amours, Pialat égratigne, en montrant une conversation de salon, des rites d'intellectuels (commentaires à l'emporte-pièce, boulimie culturelle, inventaires des plus récentes consommations...) dans le portrait desquels je préfère ne voir qu'une grossière caricature.

       Il semble leur opposer l'appréciation de l'Art par le sensible. Deux noms émergent ; Bonnard que Suzanne (Sandrine Bonnaire, délicieuse homonymie) préfère, « parce que c'est sensuel » et Pagnol dont le père admire l'art de rendre une ambiance en quelques mots. Deux commentaires qui situent les ambitions de Pialat et dont A nos amours offre une éclatante démonstration. Retrouver la lumière de la Provence, la langueur d'une fin d'après-midi au retour d'une promenade en mer, « On ne badine pas avec l'amour » un soir d'été en plein air, la blessure de la jalousie, une dispute familiale jusque dans son ridicule, un moment de confidence entre Suzanne et son père... Palette de sensations, échos du réel, émotions.

[Texte écrit pour la revue La Revue du cinéma n°389, décembre 1983 et publié avec l'autorisation de son auteur.]

Jacques Kermabon
Critique de cinéma, rédacteur en chef de la revue Bref.
Auteur notamment du "Pouvoir de l’abjection" in Le Mal est fait, Editions Dunkerque, Collection Studio 43, septembre 1989.

Auteur également du livre Parcours du cinéma en Ile-de-France, éditions Textuel, Paris, 1995.

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