Deux ou trois choses sur « Van Gogh », un film de Maurice Pialat par Olivier Kohn
Van Gogh (1991)

        Van Gogh est à mille lieues des biographies qu'on a l'habitude de voir au cinéma, où le film tente de suivre l'évolution de l'artiste, traquant, plan après plan, dans un regard ou dans un geste, les stigmates de la création. Pialat n'a pas adopté systématiquement le point de vue de Van Gogh ; évitant de le placer sur un piédestal d'incompréhension qui n'aurait pas manqué de rapprocher les rôles secondaires de la caricature, il en fait un personnage presque comme les autres. Mais Van Gogh n'a pas besoin d'occuper sans arrêt l'écran pour être au centre du film : Théo et Gachet semblent discuter d'homéopathie, mais c'est la peinture de Vincent qu'ils évoquent ; madame Chevalier se souvient de son fils mort pendant la Commune, mais c'est de son amant qu'elle parle à Marguerite... Il en va de même pour Théo et Jô, pour Marguerite et son père : tous les personnages se définissent avant tout par leur attitude envers Vincent et par l'image qu'ils se font de lui. C'est à lui qu'ils cherchent d'instinct à se mesurer (au sens propre), comme si l'intuition leur était donnée que ce n'est que par lui que leur vie vouée à l'anonymat pourrait un jour trouver un sens. Comme le Christ dévoilant à ceux qui l'approchent leur vérité (l'idiot évoque « le pain et le vin » lorsqu'il voit Vincent pour la première fois), l'artiste, par le hiatus - léger en apparence, incommensurable en fait, Pialat le montre magnifiquement - qui le sépare des autres, les révèle dans leur profondeur mais leur doit ausci son propre mystère. C'est l'impossibilité de la relation qui permet la révélation.

        Van Gogh n'est pas la biographie figée d'un personnage hiératique perdu dans l'intemporel. Dire de Van Gogh qu'il était en avance sur son temps ne veut pas dire qu'il avait pressenti le siècle à venir et sa peinture : il s'en fichait sans doute éperdument. L'artiste n'est pas grand parce qu'il annonce le futur, mais parce qu'il exprime son époque (et jusqu'aux fantasmes de celle-ci, ce qui n'a rien à voir avec une prophétie de l'avenir). Il faut être reconnaissant à Pialat d'avoir pris le temps de nous montrer, comme personne avant lui, le peintre dans son époque. Il a su réduire au minimum le commentaire sur l'œuvre (c'est essentiellement la scène de dispute entre Vincent et le jeune peintre Gilbert) pour mieux se consacrer à ce qui est a priori superflu : la tablée fredonnant Le Temps des cerises, madame Chevalier évoquant son enfant disparu, le professeur de piano chantant Lakmé à la guinguette... voilà le sang vif qui irrigue le film entier et l'unifie en secret. A travers ces parties de campagne dominicales au bord de l'Oise, Pialat nous montre un rapport à la nature, et avec lui un rapport au corps, que nous avons perdus : la campagne, la danse et les prostituées, sont sans cesse associées, dessinant au passage le parcours initiatique qui sera celui de Marguerite sur les traces de Vincent. Devant cette sensualité retrouvée un siècle plus tard, on ne peut s'empêcher de penser à la tâche que Baudelaire assignait à l'art d'une époque : « Tirer l'étemel du transitoire. » Comme ont pu le faire à la fin du siècle dernier un Renoir, un Seurat, un Toulouse-Lautrec, Pialat, cent ans après, saisit l'essence de cote époque-là. il se fait peintre, non parce qu'il montre au détour d'un plan un cadrage, une scène imités de tel eu tel tableau, mais parce qu'il retrouve, par les moyens du cinéma (qui sont, en partie du moins, ceux de la peinture), l'ambition du peintre, cette recherche de l'expression juste du fugitif. Si certains plans de la promenade au bord de l'Oise évoquent Un Dimanche à la Grande Jatte (Seurat), ou si la toilette de Jo rappelle La Toilette (Degas), il ne s'agit pas de citations plates et mécaniques, mais de la coïncidence de deux démarches semblables, à un siècle de distance. Ce sentiment d'un temps retrouvé s'étend d'ailleurs dans le film, au-delà du plan, à la séquence entière, que ce soit celle de la guinguette ou celle de la toilette. Il n'y a là aucun « tableau filmé », mais plutôt un film de peintre de la fin du XIXème siècle.


       

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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