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Deux
ou trois choses sur « Van Gogh, un
film de Maurice Pialat par
Olivier Kohn
Van Gogh (1991)
L'évocation de l'époque est peut-être
à son apogée dans la très belle
séquence de la maison close à Paris.
Dernier élan dionysiaque avant la prostration
et le suicide, c'est aussi le moment ou quelques-uns
des personnages rencontrent une certaine harmonie
: Vincent et Marguerite, Théo et Cathy, Vincent
et Théo aussi, se trouvent pour une nuit, avant
d'être séparés à jamais.
Il y a la danse et l'ivresse, le chant mélancolique
de l'accordéon (La Butte rouge) et
la douceur des prostituées (« Cette
douceur que vous avez là... c'est un truc de
pute », dit Vincent). On se quitte, on
se retrouve, jusqu'à la danse finale : La
Marche ; c'est l'une de ces scènes mystérieuses
qui sont le secret des grands cinéastes, dans
lesquelles ils ne veulent rien et par lesquelles ils
disent tout pourtant. D'abord en couples, les danseurs
s'assemblent en rangs au rythme de la musique, jusqu'à
former une foule marchant d'un seul pas, avec un seul
regard. Au premier rang, on reconnaît Vincent
et Théo, et Marguerite ; mais il y a aussi
les autres, les anonymes... comme.si en eux tous s'incarnait
l'esprit du temps, celui d'une nouvelle Commune, peut-être.
Ce qui déconcerte le plus dans Van
Gogh, c'est qu'on y rit beaucoup, que ce soit
le spectateur ou les personnages. Vincent, auquel
Dutronc prête sa nonchalance de dandy, est le
principal véhicule de cet humour, mais il n'est
pas le seul. Tous les personnages, ori presque, placent
un calembour à un moment ou à un autre
: la maison dite « du pendu », qui appartenait
en fait à un Breton nommé Pen Dû,
Cézanne, que Vincent appelle « seize
ânes », etc.
Lors de la visite de Théo et Jo à Àuvers,
les acteurs du « spectacle » de marionnettes
entraînent le spectateur dans une hilarité
communicative. Et puis soudain on se surprend à
hésiter à rire, tant les clichés
nous ont habitués à garder la pose du
respect solennel à l'égard du destin
tragique de Van Gogh. Mais Pialat insiste et pousse
l'humour jusque dans le grinçant, par exemple
en juxtaposant au montage la question de madame Chevalier
(« Est-ce bien un homme à
prendre ses responsabilités? »)
et le plan de Vincent appuyant un pistolet sur son
front, ou encore les cris de madame Ravoux après
sa blessure au pied et l'agonie silencieuse du suicidé.
Ce rire qui unit le spectateur aux personnages, et
à Vincent de manière privilégiée,
on ne peut l'empêcher d'y voir l'ultime pudeur
de qui se livre tout entier dans son œuvre. Il
y a là-derrière, ou plutôt là-dedans,
tout le désespoir de celui qui comprend que
sa relation impossible au monde est la condition même
ce sa création. Si dans ce film Van Gogh est
fou, alors c'est de la folie du bouffon, avec l'infini
noblesse du clown triste.
Après cela, que peut-on ajouter pour saluer
l'interprétation de Jacques Dutronc ? Qu'il
ne faut pas dire Dutronc est Van Gogh (comme on a
pu dire que Ben Kingsley était Gandhi), mais
: Van Gogh est Dutronc ; comme si soudain, à
travers Dutronc, c'était un nouveau Van Gogh
qui apparaissait, libéré de tous les
récits mélodramatiques qui l'ont figé
dans cette figure intouchable du peintre maudit, redevenu
le temps d'un film un homme de chair et de sang, juste
un peu plus malheureux que les autres. Un artiste,
quoi.

[Texte écrit
pour la revue Positif (n°369, novembre
1991.]
Olivier Kohn
Critique de cinéma pour la revue Positif.

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