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Entretien avec Willy Kurant
par Bernard Payen et Matt Dray pour www.maurice-pialat.net
Objectif Cinéma : Comment
a-t-il décelé ce sens du cadre ?
Willy Kurant : Simplement en regardant les
cadrages que je lui proposais dans le viseur. Il aimait
aussi beaucoup ma mobilité. Ça me fait
rire quand il dit m’avoir appris le reportage,
car j’avais au contraire l’habitude, en
travaillant notamment pour des émissions comme
5 colonnes à la Une, de travailler
caméra à la main. C’est plutôt
moi qui lui ai appris. À cette époque-là,
il n’avait aucune expérience du reportage.
Mais il avait un réel désir de cinéma,
celui qu’il a eu pendant toute sa vie.
Je piquais des choses dans les rues d’Istanbul,
avec mon esthétique du cadre immédiat,
et le reste du film se faisait au montage.
Objectif Cinéma : Vous avez pu ainsi
marquer certains films de Pialat de votre empreinte...
Willy Kurant : Dans ces films turcs, certainement.
Et aussi dans Sous le soleil de Satan, au
niveau plastique. Je n’ai aucun ego, mais je
pense qu’il y a rarement eu une telle communion
entre le langage et la mise en scène, ce qui
était nécessaire pour ce film. Pialat
m’a appelé sur le tournage après
avoir eu des problèmes avec deux autres chefs
opérateurs. Le producteur Daniel Toscan du
Plantier fut très satisfait des premiers rushes.
Du coup Pialat ne l’était pas. Je lui
ai dit : « Ecoute, on se connaît depuis
assez longtemps, tu ne vas pas m’emmerder, si
tu n’es pas content, je m’en vais et je
te donne deux jours pour trouver quelqu’un ».
Alors il est revenu vers moi et m’a dit : «
Mais non, ne pars pas, c’est très bien,
les rushes sont très biens ».
Objectif Cinéma : Comment s’est
passé le tournage des courts-métrages
turcs ?
Willy Kurant : Nous avions un conducteur
qui parlait français (il avait été
élevé par des Jésuites français
à Istanbul). Il nous permettait de nous balader
comme nous le souhaitions. Quant au producteur, je
crois qu’il ne savait même pas quel court-métrage
nous faisions et pour ma part, j’ose avouer
que je ne le savais pas plus.
Objectif Cinéma : Et sur le tournage,
Pialat vous demandait de tourner certains plans ?
Comment vous vous organisiez ?
Willy Kurant : Quand je travaillais caméra
à la main dans les souks d’Istanbul (et
ce, bien longtemps avant les pellicules hyper sensibles),
il est évident que Pialat ne pouvait pas intervenir
à ce moment-là, sinon je me serais fait
repérer et je n’aurais pas eu les images
qui ont existé dans ces films.
Je lui ai fourni un matériau, qu’il a
d’ailleurs amplement bricolé au montage,
transformant par exemple certains de mes jours en
nuits. Mais comment lui en tenir rigueur ? Pialat
avait une idée de ce qu’il voulait faire,
et comment il voulait le faire. Prenez par exemple
ce très beau film sur les luttes graisseuses
qui s’appelait Pehlivan. J’avais
un Perfectone, l’équivalent
d’un Nagra, et il faisait les sons
seuls. Bien sûr il avait parfois envie de m’arracher
la caméra des mains, mais je résistais
!
Il a surtout été séduit quand
il a vu les rushes, longtemps après à
LTC à St Cloud. Et c’est là
qu’il a réitéré ses compliments
sur mon sens du cadrage.
  
Objectif Cinéma : Entre les courts-métrages
turcs et A nos amours, vous n’avez
pratiquement pas vu Pialat...
Willy Kurant : C’est vrai, je l’ai
très peu vu. Peu de temps après les
courts-métrages turcs, je l’ai fait travailler
car il était assez fauché. Je l’ai
fait engager comme monteur sur des courts-métrages.
Il était un peu jaloux de me voir réussir
dans le long-métrage avant lui. Je me souviens
qu’il m’a appelé pour me parler
d’Anna, le film de Pierre Koralnic
dont j’avais fait l’image : «
La photo est formidable, dommage que ce soit une merde
! ». Puis il a fait ses premiers longs-métrages,
et bien sûr il ne m’a pas appelé.
Mais c’est un syndrome normal : chaque fois
que vous faites le premier film de quelqu’un
qui n’a ni argent ni expérience, il ne
vous reprend jamais pour le deuxième film,
quand il a de l’argent ou qu’il peut vous
aider. Parce qu’il n’a pas la sensation
d’avoir eu une « promotion », d’être
monté d’un échelon dans l’échelle
sociale. Après Sous le soleil de Satan,
j’ai été son témoin de
mariage à New-York. À ce moment, il
m’a juré qu’il ne referait plus
jamais de films sans moi. C’est à partir
de là qu’il ne m’a plus utilisé
! Mais je m’y attendais...
C’est peut-être parce que la pub que j’ai
faite avec lui pour le Crédit Lyonnais
(tout de suite après Sous le soleil...)
n’est pas bien passée à la télé
à cause d’un mauvais télé
cinéma, pour lequel je n’étais
pour rien ! Et pour Van Gogh, pratiquement
tous les chef opérateurs français ont
été appelés, sauf moi ! Mais
ce n’est pas pour autant qu’il disait
du mal de moi. C’est assez mystérieux.
J’en ai été un petit peu blessé,
mais je l’ai pris avec philosophie.
 
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