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Entretien avec Willy Kurant
par Bernard Payen et Matt Dray pour www.maurice-pialat.net
Objectif Cinéma : Mais
comment est-il revenu vers vous pour A nos amours
?
Willy Kurant : J’habitais Los Angeles
depuis 1976 quand un jour de 1980 ou 1981, le téléphone
sonne. C’était Pialat avec une petite
amie, de passage à L. A. On a dîné
ensemble, il m’a dit vouloir faire des films
ici. Je lui ai répondu qu’aux Etats-Unis,
c’est le producteur qui décide et donne
les ordres. Il m’a répondu alors : «
ça me ferait peut-être du bien ! ».
Je suis revenu à Paris, le tournage d’A
nos amours a été reculé
pendant longtemps. J’avais entre-temps signé
pour un film de Gainsbourg. C’est pour cela
que je n’ai fait que le pré-tournage
d’A nos amours. Nous sommes allés
à Hyères, j’ai éclairé
des intérieurs avec une espèce de nuit
américaine bleutée, des extérieurs
sous les feuillages. Il y avait une atmosphère
très lourde sur le tournage de ce film. Personne
ne l’a décrite. La régie, les
assistants réalisateurs, tout le monde était
dans un malaise qu’avait provoqué Pialat.
L’atmosphère était très
lourde aussi vis-à-vis de moi. Je me souviens
d’une scène superbe aux rushes, qu’il
avait détestée. La nuit tombait à
l’extérieur, c’était une
espèce de bleuté magrittien, l’intérieur
était très beau, mais Pialat a détesté
cela. Il voulait me faire tenir à la main une
caméra qui pesait une tonne, je ne voulais
pas me casser les vertèbres dans les escaliers
et il disait alors « Ah, si on avait Loiseleux
! » Ce dernier a fini par arriver pour
me remplacer ! J’ai pu quand même éclairer
une bonne partie de la maison. Et quand Loiseleux
est arrivé, il a tout ré-éclairé
à sa façon. Aujourd’hui, Sylvie
Pialat et Jacques Loiseleux semblent avoir oublié
que j’ai travaillé sur ce film. C’est
Pascal Mérigeau qui m’a rajouté
dans les crédits génériques du
film mentionnés dans sa biographie de Pialat.
Tout est prévisible et imprévisible
avec Pialat. Tout ce que j’ai fait a servi de
brouillon pour déconstruire et construire autre
chose. Je l’ai vu à commencer vraiment
avec les acteurs, à construire sa mise en scène
deux jours avant que je ne parte, quand Loiseleux
était arrivé. Il avait besoin encore
une fois de briser pour construire. J’étais
l’objet de la brisure et ce n’est pas
toujours très agréable. Je me suis rendu
compte que le film commençait quand je partais.
Objectif Cinéma : Comment se faisait
la communication avec Pialat sur un plateau ? C’était
instinctif ? Sur A nos amours par exemple
?
Willy Kurant : Il avait des idées
de mise en scène, des mises en place, et tout
à coup, il balançait quelque chose de
non préparé dans le champ de la caméra
et c’était aux membres de son équipe
de se débrouiller et de le filmer. C’était
son grand système. Et puis il y a des choses
que je n’ai pas comprises. J’ai voulu
fabriquer des raccords sur des choses qui ne raccordaient
pas et bien sûr je me suis fait engueuler par
un Pialat qui me disait que « c’était
anecdotique ».
Objectif Cinéma : C’est-à-dire
?
Willy Kurant : A un moment il a donné
la fameuse scène du repas à filmer à
Cyril Collard. J’avais peur que ça ne
raccorde pas, alors j’ai fait des petits raccords,
quitte à les couper au montage : par exemple,
partir des pâtes pour remonter vers le visage.
En projection des rushes, il m’a dit «
ne me faites pas des choses comme ça, ce sont
des choses anecdotiques ». Il y avait un
climat assez angoissant sur cette partie-là
du tournage.
Objectif Cinéma : Maurice Pialat
aimait beaucoup la lumière que vous aviez faite
dans la scène du dortoir de A nos amours...
Willy Kurant : La lumière et le
filtrage. Un filtrage d’aube bleutée
qui est d’ailleurs un peu ma signature, car
je l’ai fait aussi dans Sous le soleil de
Satan. J’ai fait faire pour ce film des
filtres de nuit américaine qui ont ensuite
été construits industriellement aux
Etats-Unis par le fabricant de filtre. J’ai
eu l’idée du dosage. Je n’ai pas
travaillé avec un arc, comme l’a dit
parfois Pialat. Mais j’aime la lumière
à l’arc et les gens le savent. Plutôt
que d’avoir 45 projecteurs, je préfère
toujours n’en avoir qu’un ou un arc. Mais
c’est une philosophie obsolète car l’arc
est interdit par les normes européennes : c’est
du courant continu. Donc je ne peux plus travailler
à l’arc.
  
Objectif Cinéma :
Votre photo est très nuancée...
Willy Kurant : Il y a une constance dans les
cadrages et dans la lumière, que ce soit dans
Maître Gallip de Pialat, Le Départ
de Skolimovski ou Masculin féminin
de Jean-Luc Godard. Pour ce dernier film, toutefois,
pas dans les cadres, car Godard m’avait demandé
des cadres « dégueulasses ».
Il voulait que les gens soient coupés en deux,
etc. Ce qui a fait dire à Skolimovski, «
c’est très bien ce que tu as fait, mais
je ne veux pas les cadres que tu as faits pour Godard
».
Objectif Cinéma : Objectif Cinéma
: Pialat, lui, ne voulait pas dramatiser par la lumière...
Willy Kurant : Il fallait surtout qu’il
n’y ait pas d’effets. Je me suis fait
engueuler le premier jour de tournage de Sous
le soleil de Satan, pour la scène où
Sandrine Bonnaire passe dans l’ombre totale
d’un couloir alors que la seule lumière
que j’ai mise est en contre-jour. Pour lui,
il n’en était pas question ! Après
il l’a bien aimé ce contre-jour, mais
je n’en ai plus mis un seul dans le film, sauf
les contre-jours naturels dans les champs.
Objectif Cinéma : Où Pialat
« situe-t-il » la lumière ?
Willy Kurant : Il a une vision de la lumière,
il a bien compris ce que je faisais. La scène
où l’évêque est dans le
carrosse (le rôle de l’évêque
m’était d’ailleurs destiné,
j’ai refusé de le faire, il m’avait
même fait faire la robe !) j’avais fait
une sorte de contre-jour avec une lumière jaunâtre
devant quelque chose de bleuté qui arrivait
par l’arrière mais qui a été
« corrigé » sur les copies. Et
là, il m’a dit que je faisais du Gordon
Willis (chef opérateur du Parrain
de Coppola et de plusieurs films de Woody Allen) !
Il faut faire un travail clandestin, ne pas trop se
faire remarquer.
Pour Sous le soleil de Satan, il a tourné
quelques jours avec Tovoli, qu’il aimait beaucoup
(il avait fait Police avec lui et Nous
ne vieillirons pas ensemble). Quand je suis arrivé,
il y avait beaucoup de matériel lumière.
Je pense que ça lui a fait peur. Il a dû
être assez dur dans ses commentaires et Tovoli
est devenu malade physiquement. Tout le monde a été
harcelé par Pialat. Moi aussi j’ai été
malade dans A nos amours, ma pubalgie (tendinite
dans l’aine) avait alors empiré...
 
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