Entretien avec Willy Kurant

par Bernard Payen et Matt Dray pour www.maurice-pialat.net

Objectif Cinéma : Sur Sous le soleil de Satan, vous étiez plus serein ?

Willy Kurant : Parce que j’ai vécu pendant 20 ans en Californie et que j’ai acquis cette décontraction que je suis d’ailleurs en train de perdre à force de revivre à Paris. Là-bas, c’est « doing your thing » (« faites ce que vous avez à faire ») en étant relax. « Smile ! » : Tom Stern qui était à l’époque mon chef électricien (et qui est devenu le chef opérateur de Clint Eastwood) me disait tout le temps ça. Sur le tournage de Sous le soleil de Satan, je faisais mon boulot.
Quand je suis arrivé sur le tournage, il y avait une atmosphère glaciale, tout le monde se taisait. Je suis arrivé sur le plateau, j’ai vu Sandrine Bonnaire éclairée, Pialat était dans sa roulotte. Je lui ai demandé des précisions sur la scène, il m’a juste répondu « tu la reprends ». Il y avait deux ou trois projecteurs qui venaient de la même direction, deux ou trois ombres de nez sous Sandrine Bonnaire, la caméra était très basse par rapport à elle. J’ai demandé le silence, puis qui était le chef électricien, je lui ai donné mes indications, ainsi qu’au chef machiniste. J’ai demandé à ce qu’on change la position de la caméra, mais il n’y avait plus de cadreur ! Il était parti ! Je ne pouvais pas imaginer après toutes ces années passées aux Etats-Unis qu’un cadreur ne supporte pas qu’on lui donne des ordres ! Pialat attendait certainement qu’il y ait un esclandre avec moi. C’était sa façon de travailler. Tout le film a été une mise en place de Pialat avec une collaboration très étroite de Loiseleux. La mise en place lui servait là aussi à déconstruire : il la brisait pour en faire une autre. C’est le système dans lequel il aimait travailler.

Objectif Cinéma : Comment s’organisait le travail avec Loiseleux ?

Willy Kurant : Loiseleux concevait des cadres qui étaient très difficiles à éclairer. Mais cela a fini par m’amuser et il a obtenu exactement le résultat contraire de ce qu’il voulait me faire ! Chaque fois qu’il trouvait quelque chose d’emmerdant, je trouvais une solution qui me faisait davantage travailler les méninges. Si on regarde un peu de plus près, Loiseleux n’a jamais fait entièrement un film de Pialat.

Objectif Cinéma : Comment s’est tournée la séquence de la rencontre de l’abbé et du diable dans ce petit chemin au milieu des champs ?

Willy Kurant : Elle a été tournée sur deux ou trois jours. Il y avait du vrai jour transformé en nuit américaine, des fins de jour, et de la véritable nuit. Techniquement, ça ne peut pas raccorder. Et j’ai trouvé un système pour le faire raccorder. La bataille avec le cadre était réelle, parce que j’avais demandé à Loiseleux de ne pas cadrer les ciels qui n’auraient jamais raccordés. Et Loiseleux a bien évidemment toujours laissé un peu de ciel dans ses cadres... On a reçu ensuite un appel du laboratoire disant que la scène était totalement loupée, et que ça ne faisait pas « nuit ». Pialat a dit alors « ne t’en fais pas on verra ce que ça donne ».

Objectif Cinéma : Comment avez-vous réussi à faire raccorder ces lumières différentes ?

Willy Kurant : L’expérience... (sourire)

Objectif Cinéma : Que s’est-il passé après le tournage de Sous le soleil de Satan ?

Willy Kurant : L’étalonnage a donné lieu à quelques petites empoignades au laboratoire. Une étalonneuse qui ne m’aimait pas avait dit à Pialat au téléphone : « ah si on avait eu Tovoli, ça aurait été beaucoup mieux ! ». Et là, Maurice a explosé ! Le film a été monté assez rapidement pour permettre la projection du film à Cannes.

Objectif Cinéma : Est-ce que le rapport conflictuel que Pialat pouvait avoir avec ses chef opérateurs ne voulait pas dire au fond qu’il aurait voulu faire la lumière et le cadre lui-même ?

Willy Kurant : C’est le sentiment que j’avais lors du tournage de ce qu’on appelle désormais les « chroniques
turques ». Il intervenait très souvent, arrachait la caméra de ses chef opérateurs. Il a essayé de le faire avec moi mais ça n’a pas marché. Sur le tournage de Sous le soleil de Satan, il m’a invité à dîner dans un restaurant. Il y avait près de nous au mur un cadre avec un papillon épinglé. Je lui montrais une scène de tendresse entre deux personnes âgées et il m’a balancé « c’est formidable que tu voies ça et que tu photographies les gens en les épinglant comme ce papillon dans ce cadre ». Pialat arrivait toujours lui aussi à m’épingler ! Le problème c’est qu’on ne pouvait pas être à la place de son oeil. Le hasard a fait que Skolimovski et moi avions le même oeil sur le tournage du Départ de Skolimovski. Avec lui il n’y a jamais eu de différent au niveau du cadre ou de l’esthétique.


Propos recueillis à Paris en Juillet 2004 pour
www.maurice-pialat.net et Objectif Cinéma.

Remerciements : Willy Kurant, Bernard Payen ("Responsable des publications" au sein du "Service des relations extérieures et de la communication" de la Cinémathèque française et rédacteur en chef de la revue en ligne Objectif Cinéma) et Matt Dray (cinéaste et critique de cinéma).

 

 

 

 

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