Présentation de la carte blanche par François Laplantine

Le cinéma documentaire, en refusant l’illusion naturaliste de l’enregistrement pur et simple qui a produit tant de films suintant l’ennui, est aujourd’hui la partie la plus vive du cinéma. C’est un cinéma de résistance (au cinéma de divertissement et d’abrutissement) qui, dans le travail d’expérimentation des sons et des images, réintroduit la question du politique et de l’éthique (notamment de la connaissance).


Mais rien ne me paraît par ailleurs plus truqué que l’opposition d’un genre documentaire et d’un genre de fiction. Ce qui nous trouble le plus n’est pas la mise en scène de fantômes, mais l’irruption déstabilisante du réel. Dans ce dernier, il y a du virtuel c’est-à-dire un potentiel de transformation et donc de la fiction. Rien n’est plus fantastique depuis les Frères Lumière que l’acte qui consiste à filmer, à monter pis à montrer des images de la réalité. L’abattage puis le dépeçage des animaux dans Le Sang des bêtes de Franju, le serpent qui va mordre l’enfant dans Le Fleuve de Renoir ou encore le pillage de la Tanzanie dans Le Cauchemar de Darwin de Sauper créent un choc beaucoup plus terrifiant que toutes les fictions inventées.


Tourou et Bitti (1967) de Jean Rouch
Tourou et Bitti est à ma connaissance le premier film tourné en temps réel. Il est constitué d’un seul plan-séquence de 9 minutes. Ce film a un triple intérêt du point de vue du cinéma ethnographique. Il filme le corps en mouvement et pose la question des liens étroits entre le corps, le cinéma et l’ethnographie. Il continue à filmer les danseurs alors que la transe attendue ne se produit pas. Il nous incite à réfléchir sur le caractère démocratique du plan-séquence.


L’Amour existe (1960) de Maurice Pialat
Pialat, Cassavetes et Kiarostami introduisent une rupture délibérée avec les falsifications de la surscénarisation. Ce film documentaire très peu connu du cinéaste de A nos amours filme la banlieue de Courbevoie à la fin des années 1950, univers anesthésiant la sensibilité. Il propose une réflexion sur le temps perdu dans tous les sens du terme. Il appelle à être mis en relation avec le tout premier ouvrage anthropologique consacré à l’étude des banlieues, On est tous dans le brouillard (1979) de Colette Petonnet.

Fin (1992) et Vie (1993) de Artavazd Pelechian
Le cinéaste tient à présenter ces deux très courts métrages ensemble et dans cet ordre. Rythmés l’un, par le battement d’un train, l’autre par le battement d’un cœur, ils introduisent une forme de montage (le montage comme danse) absolument inédit dans le cinéma.

François Laplantine

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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