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L'Amour
existe par Laurent Charles
L'Amour existe (1960)
Ecrire un article sur un court-métrage de Maurice
Pialat…
Une petite cigarette pour faire passer ça.
Gentil de penser à moi qui ne suis ni critique,
ni historien, ni esthéticien du cinéma…
J’ai reculé le moment de le voir jusqu’à
ce soir…toujours cette façon de me mettre
dos au mur…
Et puis j’aime bien choisir le moment de la
séance…
Surtout que je m’attendais à une découverte,
jusqu’à choyer l’idée du
moment fatidique…
L’Amour existe.
Il est parfois des découvertes qui n’en
sont pas, et des films qui vous prennent par surprise.
Plusieurs fois, même…
J’aurais dû lui dire que je connaissais,
que je n'étais pas sûr…
Non. En fait c’est ça, l’intérêt.
Pas même un titre sur la cassette…pas
même un nom…
Et puis c’est ou non le moment de le croiser…Il
faut pas mal de croisements souvent pour apercevoir
quelqu’un, dans la foule comme dans le désert…
Qu’est-ce que j’en garde, ce soir, de
L’Amour existe ? L’ai-je aperçu
?
Lorsque je l’ai découvert, un ami documentariste
m’en a parlé comme d’une escroquerie…
Je l’ai revu. Je me suis longtemps interrogé
sur cette remarque.
Escroquerie cinématographique, donc morale
? (à moins que ce ne soit l’inverse…),
escroquerie où ?, quand ?, comment ?
Voulait-il parler de ce « mélange de
genres » souvent déroutant qui semble
vouloir autant relever du néoréalisme,
que « d’un certain didactisme classique
», de ces images prises sur le vif qui ne parlent
pas et à qui l’on fait dire ce que l’on
veut ? ...de ces cadres comme tous les cadres à
la fois fenêtres et caches ?
Peut-être l’ami en question (qui fut mao
puis situationniste), ne parlait-il « que de
politique » ? :
un film qui ne proposerait rien, un discours idéologiquement
confus bien que de facture « militante »…
?
…
Je ne saurai écrire que sous l’angle
de l’instinct, et au prisme de ce que je suis,
pour ne dire que ce que je pense ou ressens, n’étant
que ce que je peux être face à un film
que je n’ai pas réalisé moi-même
: un spectateur.
Je ne suis définitivement pas dans l’analyse…
Moi, ce film me parle.
Déjà, il parle de mes semblables, de
nos vies, de vous, de mon père ou de moi, et
j’y ai pris un peu d’air…
Cette grisaille est celle de mon histoire, celle de
ce pays, celle de cette Europe d’après-guerre
qui n’en finit pas de se reconstruire et qui
en retarde d’autant le moment de se faire sur
des bases plus égalitaires…
Politique et cinéma, lutte des classes et cinéma,
époque, contexte…si long, si imbriqué,
si complexe à commencer pour moi…
L’ami qui me parlait disait aussi, par ailleurs,
que les bons films frôlent toujours la catastrophe,
et que les imperfections participent alors de la réussite.
Pourquoi un film ne serait-il pas confus lorsqu'il
est l’expression par un "jeune homme confus",
d’une société confuse dans une
époque confuse ?
Pourquoi un film ne pourrait-il être qu’un
outil d’interrogation, et simultanément
support de partage de ladite interrogation ?
Changez interrogation par recherche, quête si
vous le souhaitez.
Seule la donne éminemment économique
du cinéma s’oppose à cela.
L’Amour existe me parle parce qu’il
est l’équivalent quarante ans plus tôt,
de tous ces films qui existent et que je veux voir
exister aujourd’hui.
Il s’agit d’un film à très
faible budget, et si préalablement écrit
(…), « composé » en tous
cas sur la table de montage par quelqu’un qui
s’était approprié « lui-même
» les techniques inhérentes à
un cinéma « pauvre » et léger.
Toutes relèvent d’un cinéma plus
ou moins « auto-financé » (peu
ou pas de sons directs, caméra sur pied, épaule
ou « travellings domestiques »…),
et soulignent au moins, au final, la cohérence
morale du projet…
Pour faire ces films dits pauvres, il faut savoir,
vouloir aussi…autant d’humilité
que d’orgueil…mais il faut les faire…
Moi j’aime cette confusion, cette impatience,
ce « qu’est-ce qu’on attend ? »
quasi subliminal…
J’aime cet inconnu au bout de la confusion,
ce quelque chose vers quoi il faut vite tendre et
aller, sans quoi il n’y aura point de salut
pour l’homme…
C’est aussi ma vie, mon modeste combat, ma petite
révolution, la seule possible, celle qui conduit
simplement à l’autre…
L’autre qui est autre…l’autre que
je suis…
Militant de l’autre …
En 2004 !…
Le cinéma comme une expérience qui aboutit
parfois à un film, parfois à un bon…
Le cinéma comme un simple chemin vers l’autre…
Le cinéma comme une simple prise de parole…
Le cinéma comme une esquisse…
Comme une poésie griffonnée…
Quel financier l’entendrait ?*
Je ne peux m’empêcher pourtant de songer
que depuis l’origine, ce cinéma existe,
que ceux qui le font vivent souvent plus près
du cinéma que nombre de ceux qui en vivent…,
et qu’il perdurera parce qu’il est précisément
le cœur même de l’être
difforme…
Le cinéma serait-il donc mort parce qu’aujourd’hui
chacun peut y prétendre ?
Serait-il enterré parce que les enjeux technologiques
et économiques du temps ont popularisé
la vidéo comme support plutôt que de
développer des processus argentiques bon marché
?
Utiliser le 16mm à une certaine époque
en certains endroits du globe relevait du suicide
professionnel…**
C’est donc ça, le fin mot !? Le cinéma
est mort parce qu’on n’achète plus
Kodak ou Agfa, mais Sony et Panasonic chez le revendeur
du coin ?, parce que peuvent prétendre au titre
de cinéaste des « non professionnels
de la
profession » ? Parce que le sacro saint mystère
du cinéma fout le camp et ne masquera plus
longtemps les coûts scandaleux des quelques
films qui se partagent l’essentiel des fonds
disponibles, et qui s’ils font bien vivre
quelques centaines d’intermittents en condamne
la majorité à la prostitution ou à
la fameuse reconversion vers laquelle on l’oriente…
Qu’on ne me parle plus de la qualité
de l’image, du son, de la projection ; rien
de nouveau sous les sunlights :
le 35mm, c’est beau et offre d’utiliser
la palette la plus large des possibilités cinématographiques.
Wait and see…
Et quand bien même…
Depuis quand une sculpture miraculeuse sur granit
est-elle moins réussie qu’une absolument
fade sur marbre ?
Parole d’artisan, « à chaque
ouvrage ses outils, à chaque outil son ouvrage
»…
L’œuvre reste l’œuvre.
Certains ne s’y sont pas trompés qui
ont brisé très tôt les limites
imposées du 35mm,16mm,8mm,vidéo…
et ne se sont intéressés qu’aux
œuvres, courtes, longues, hors gabarits, hors
genres, hors étiquettes, et ont découvert
parfois la richesse infinie qu’il y avait à
voir et entendre la plus intime des lettres simples***.
Ces films là se foutent d’être
qualifiés ou non de grands films…
Maurice Pialat me parle. Il s’adresse à
moi, individu, et l’amour, c’est le sien.
Appelez ça comme vous voulez : amour, espoir…
Il vient à moi, et si nous nous ratons, tant
pis. Peut être de sa faute, de la mienne, de
celle du moment…
Un peu comme un sourire du coin des lèvres
pour donner raison à tous ceux qui, même
maladroits, font un pas vers l’autre…
Il me parle parce que ceux qui vivent vraiment AVEC
le cinéma, ont tous un peu hérité
de lui aussi.
Je ne peux m’empêcher de me souvenir avec
amertume de ce « si vous ne m'aimez pas,
sachez que je ne vous aime pas non plus… »,
et de ce point levé en réponse aux sifflets
des milieux autorisés de la profession
en séance à Cannes.
De plus en plus de films se feront, donc de plus en
plus de mauvais ET de bons ; ce qui les différenciera
le plus, outre les compromis, c’est la générosité
de leurs auteurs, et de l’ensemble de ceux qui
auront vécu l’aventure commune pour les
offrir comme en holocauste au public, à
un public, aussi infime soit-il…
J’ai toujours été convaincu que
« M. Le Maudit », ce jour-là, avait
envie de chialer comme un gosse.
Moi j’en avais envie.
Il n’en savait rien, comme tant d’autres,
mais sa famille s’étendait jusqu’à
moi, ou la mienne jusqu’à lui…
C’est pas si courant un vieux tonton flingueur
à priori désabusé qui te dit
que l’amour existe…
On choisit aussi parfois de qui on veut bien hériter.
Le cinéma un peu comme cette lettre ; elle
traite pas le sujet, elle sera peut être même
pas gardée, même pas lue entièrement…
Pas si grave tout ça.
J’ai eu envie.
Je crois que j’ai trouvé, tonton…ton
sourire bienveillant et malicieux…l’amour
existe, ça s’appelle aussi l’espoir,
ça se nomme aussi le désir…
Laurent Charles pour www.maurice-pialat.net
- Septembre 2004 -
Réalisateur et chef-opérateur.
Enseignant en "Etudes Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
Lumière Lyon 2 et responsable des "ateliers
cinéma" de l'E.N.S.A.T.T (Ecole Nationale
Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre).
* Moraviov, peut-être, et quelques
autres producteurs rosselliniens, et là encore,
quand bien même…
** Le 16mm était le support des films pornographiques
et des films pauvres, ce qui dans les deux cas était
très mal vu, surtout aux Etats-Unis. Lorsque
le procédé super 16 fut mis au point,
les fournisseurs de pellicule le dénigrèrent
pour s’assurer de vendre encore longtemps du
35, et furent formels sur l’insuffisance des
qualités intrinsèques à ce format,
etc.
Le super 16 ne « s’impose » qu’à
la suite des révélations à Cannes
de Peter Greenaway concernant le tournage de
Meurtre dans un jardin anglais pour lequel
il venait d’être récompensé,
et encensé tant d’un point de vue artistique
que technique : tourné en super 16mm, ce n’était
pas pour autant un film pauvre…
Un cinéaste reconnu et pourtant « rebelle
» de longue date (mais qui depuis longtemps
peut se permettre de ne tourner qu’en 35) a
affirmé un jour que seuls ceux qui tournaient
en 35 faisaient du cinéma…Niant par là
des pans entiers de l’histoire du cinéma,
et souvent du meilleur, je lui rappelais cette simple
anecdote...
*** En écrivant ces lignes,je pense surtout
à Adriano Apra, ancien directeur de festival
à Pesaro, Italie.
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