Cris, murmures, silence et espace :
la mort et la famille chez Pialat, Bergman et Ozu
par Maximilian Le Cain
La Gueule ouverte (1974)

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        Dans son excellente biographie de Pialat, Pascal Merigeau soulève la colère de ce dernier face à l'échec commercial de La Gueule ouverte (1972) alors qu' Ingmar Bergman avait eu beaucoup de succès l'année précédente avec Cries and whispers, dans lequel de la même façon, il analyse de manière très intense le regroupement d'une famille autour de l'un de ses membres qui meurt dans la douleur. Alors que les deux films explorent les ravages de la maladie avec une rare et imperturbable violence physique, Merigeau reconnaît une lueur d'espoir dans le film de Bergman, lueur inlassablement évitée par Pialat. Cet « espoir » est tellement ambigü que l'on ne peut pas vraiment en être sûr ; il transparaît dans un moment cathartique de rapprochement entre les deux sœurs endeuillées (Liv Ullman et Ingrid Thulin), qui attendent et survivent à la disparition de la troisième sœur (Harriet Andersson), ce qui érode déjà la fin du film. Si la création de Bergman est en quelque sorte moins chargée de rancune (sans pour autant être moins sombre), celle de Maurice Pialat refuse probablement même l'illusion de la catharsis. En fait, il exclut toute illusion possible. En clair, Pialat met en scène la souffrance dans un espace indifférent du monde réel alors que Bergman filme la mort de l'intérieur, trouvant un moyen de donner vie à des sentiments purs, mis à nu, à la limite de l'existence humaine.

        En rendant abstraites les dynamiques relationnelles entre les sœurs et en les magnifiant au travers de la présence déviante de la mort, Bergman crée un espace métaphysique qui semble émaner de la conscience de la sœur mourante, conscience du film qui, telle une toile d'araignée, retient les autres prisonniers (dans une dernière étreinte) même après sa mort. Ce n'est pas par hasard si elle est peintre, en symbiose avec les textures du monde même quand elle se prépare à le quitter. Pour créer cet espace abstrait, intérieur dans tous les sens du mot, Bergman utilise des images avec un côté concret très marqué. Le film est saturé de rouge, les tapisseries murales par exemple, et se dissolve dans du rouge ce qui remet en question la solidité des très séduisantes, bien qu'écoeurantes tapisseries. C'est comme si les personnages de Bergman habitaient un corps vivant, un organisme en mouvement, en pulsations et en émotions, qui, régulièrement, les avalerait dans un éclair de liquide rouge. Pourtant, la texture de cette chair est douce, chaude, somptueuse, absorbant l'horreur qu'elle enferme, autant qu'elle la met en valeur. L'enfermement dû à l'espace-temps créé accentue d'autant plus l'étrangeté du film. (Si Mérigeau cherche une raison au succès commercial de ce film contrairement à l'échec de celui de Pialat, peut-être se trouve-t-elle dans la distance que Bergman met entre lui et l'esthétisme quand Pialat dépeint le réalisme, plutôt que dans des différences narratives ou philosophiques).
Le temps est imprégné dans la « chair » : les fameuses horloges et leur tic-tac ouvrent le film et ponctuent le passage d'Andersson. Son corps en souffrance est le centre de ce monde clos, un monde doté d'une vitalité hautement onirique comme s'il était vu pour la dernière fois ; le monde extérieur semble prendre la forme d'un sujet vivant au moment où la perception de ce corps devient dépendante de l'existence même de l'univers auquel il appartient.

        Sur le papier, cette description doit sembler métaphorique à l'excès. Pourtant, la subtilité n'est pas ici le but de Bergman. Jamais sa détermination à déshabiller les personnages jusqu'au niveau le plus crû de leur existence émotionnelle n'a été aussi féroce que dans Cries and whispers. Il dissèque, enlevant aux deux sœurs tout ce qu'elles avaient à l'exception des traits de caractère qui sont la base de leurs personnages, montrés par des retours en arrière qui culminent à des moments d'incroyable révélation à travers certains de leurs gestes : Ullman se remettant de la tentative de suicide de son mari (Henning Moritzen), Thulin se tailladant le vagin avec du verre brisé. Anxieuses, désespérées et parfois ridicules, elles déambulent comme des canards sans têtes déjà plumés à la recherche de contacts humains, ou s'en remettant, et se percutant souvent l'une l'autre. C'est un peu comme si la membrane rouge qui les entoure leur procurait une enveloppe supplémentaire de chaleur protectrice qui leur permet de se défaire des couches superflues qui leur fait prendre de la distance et qu'elles commencent à revêtir de nouveau pour se préparer au retour au monde extérieur, au moment où le film touche à sa fin.
La caméra semble souvent passer au travers des personnages pour leur faire face comme pour leur faire détourner le regard dans une posture de confrontation physique définie par des plans serrés assez forts si caractéristiques du style du film. Le monologue dans lequel le docteur (Erland Josephson) décrit à Ullman ses défauts par rapport aux traits de son visage, peut représenter une autodescription des jeux de zooms-avant de Bergman. La nature agressive de sa caméra est peut-être la plus flagrante dans la scène où Thulin recouvre violemment et hystériquement d'un geste de la main Ullman tout en essayant de s'échapper du cadre par la gauche. Bergman coupe et fait un plan serré sur elle au moment où elle s'échappe avec une rapidité qui peut, à première vue, faire apparaître la coupure comme une vue panoramique (la caméra étant positionnée légèrement sur la gauche et l'angle et le fond étant identiques). Cette coupure semble l'attraper dans sa demie-fuite et restreint physiquement les mouvements de son corps qui se tortille. Le mouvement de la caméra minutieusement et délibérément discipliné est ce qui lui donne sa cruauté, en comparaison avec la touche pleine de compassion d'une caméra pivotant spontanément pour saisir un instant, l'excellent jeu d'acteur en rythme avec le musicien, comme chez Cassavetes.

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