Cris, murmures, silence et espace :
la mort et la famille chez Pialat, Bergman et Ozu
par Maximilian Le Cain
La Gueule ouverte (1974)

Cliquez ici pour la traduction anglaise...

        Plutôt que de voir Cries and whispers comme une progression narrative linéaire, avec des études de personnages et des résolutions, il serait certainement plus instructif de l'analyser comme la juxtaposition de certains moments révélants les facettes des êtres filmés. A l'oscillation contante entre la vie et la mort (Andersson) , s'ajoute également la cruauté (infligée autant qu'endurée) d'une stérilité émotionnelle vécue par les sœurs rescapées. Il peut sembler que le personnage d'Andersson est une personnification pieuse du martyr chrétien, paisible et saint, mourant pour les péchés de ceux qui l'entourent. L'eulogie du prêtre (Anders Ek) après la mort d'Andersson, est une des plus incroyables admissions du doute et de l'impuissance d'un homme de Dieu, domaine dans lequel Bergman excelle, particulièrement dans Winterlight (1962) mais aussi dans The serpent's egg (1976). Cette eulogie semblerait faire ressortir ceci : la souffrance que Dieu a jugé Andersson digne de l'endurer n'a en rien altéré sa foi qui était « plus forte que la mienne. » Ensuite, le prêtre prie pour qu'elle intercède pour les vivants devant Dieu (« s'il existe »). Le moment où Bergman révèle le personnage d'Andersson correspond à ce moment où il nie l'existence d'un état absolu chez ce même personnage ; moment exact où les sœurs rescapées restent prises au piège entre l'amour, la communication et la compassion d'un côté et l'isolement, la folie et l'indifférence de l'autre. La réapparition onirique d'Andersson suggère qu'elle est retenue dans un état atroce de suspension entre la vie et la mort. Tout est vécu dans un flux, dans un tourment pareil au corps déchiré d'Andersson : rien n'est résolu, pas même dans la mort ou par la mort qui, à un certain point, semble avoir réussi à unir émotionnellement les sœurs envoûtées par le charme du champ magnétique de la mort.

        Pourtant le réconfort a réellement une existence ténue, non pas à l'un des pôles de l'interminable lutte entre isolement et amour, mais au dehors ; au dehors, dans le jardin où la caméra de Bergman ne suit ses personnages qu'une fois, au-delà des murs rouges de la mort, pour un court moment d'harmonie, un instant pendant lequel la lutte peut être oubliée. Il n'y a pas de résolution, et peut être pas d'espoir dans la vie, mais il y a des instants de grâce et de calme, aussi fuyant soient-ils.

        Le « champ magnétique » de la mort créé par Bergman, immanent et aux pouvoirs transformateurs, sculpte l'espace à son image et aspire aussi bien les personnages que les spectateurs dans un tourbillon cauchemardesque proche du psychodrame ; ce « champ magnétique » est un univers totalement différent de celui créé par Pialat dans La Gueule ouverte. Il serait bien sûr faux de dire que la maladie ne perturbe pas le schéma de la vie quotidienne de la famille (Monique Mélinand, Hubert Deschamps). La tragédie ne redéfinit ni l'espace ni le temps, elle remodèle seulement les détails. La maladie et la mort n'ont jamais été traitées de manière aussi froide comme faisant partie intégrante de la vie. Pas dans un esprit de détachement philosophique zen, mais dans un processus physique sans merci. La mort prend place dans le cours prédominant de la vie, mais contrairement au cinéma de Kiarostami par exemple, le flot de la vie n'offre pas de consolation. Dans Cries and whispers, le pouvoir catalytique de la mort est immense, les catharsis s'enchaînent entraînant une série complexe de révélations. Non seulement la catharsis est absente chez Pialat, mais l'évolution significative des personnages et l'autoconfrontation que Bergman aussi bien que la plupart des cinéastes auraient retirées de cette situation, ne sont visibles nulle part. S'ils existent, ils restent intérieurs et le spectateur ne peut les voir. Tout au long de la maladie, les personnages continuent de vivre normalement. Et Pialat ne les juge pas pour cela. Ils ne sont ni diaboliques, ni insensibles ; ils sont simplement eux-mêmes.

        Prenons ce moment où le fils (Philippe Léotard) prend son père en larmes dans ses bras, juste après le décès ; ce geste rare s'intensifie tant les corps des deux acteurs sont contrastés ; le petit Deschamps ayant presque l'air d'une poupée de chiffon froissée dans les bras du grand Léotard (le fils). Dans un film plus traditionnel, ceci aurait était l'occasion rêvée pour une catharsis, pour un moment de rapprochement physique bouleversant entre le père et le fils. Pas ici. Le geste est une simple réaction physique à une cause extérieure (angoisse et consolation dûes à la mort de la mère). Il n'est ni malhonnête ni rancunier mais pourtant ce geste ne signifie rien au-delà de sa motivation immédiate. Le père et le fils n'en sont pas plus proches. Cette manière d'agir très immédiate, gouverne les comportements des personnages dans le film et l'on ne peut supposer qu'elle est imposée par le père ou le fils dont les vies sont largement dévouées à satisfaire leur appétit sexuel au travers de leurs infidélités. La maladie de Melinand est peut-être la seule façon qu'elle ait de se retirer de ce mode de vie, mode de vie qui, bien qu'il ne soit pas vicieux, semble bannir toute communication. Au fur et à mesure que sa maladie se développe, elle perd l'usage de la parole, puis des gestes, se réduisant à une bouche ouverte qui a besoin d'être nourrie (littéralement, l'appétit physique prend corps). Ainsi, elle devient un miroir grotesque critiquant son mari et son fils qui pour leur part ont d'autres appétits : des appétits sexuels.

Cliquez ici pour la traduction anglaise...


 

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004