Cris, murmures, silence et espace :
la mort et la famille chez Pialat, Bergman et Ozu
par Maximilian Le Cain
La Gueule ouverte (1974)

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        Hubert Deschamps (le père) paraît se détacher de ce système lui-aussi au cours des scènes suivant le décès de sa femme ; scènes qui sont parmi les plus troublantes et poignantes du cinéma de Pialat. La performance de Deschamps est indubitablement l'une des principales forces du film. Personnage proche de la caricature du dessin animé, entre Ben Gazzara et Serge Gainsbourg, il se pavane la cigarette "au bec" en permanence, faisant des avances douteuses à toute femme qu'il croise. Pourtant quand sa femme meurt, son allure s'évapore, le laissant rabougri par la peine et la douleur. La nature exacte de sa douleur reste floue ; solitude égoïste et soudaine ? Remords de ne pas avoir mieux traité sa femme ? Bergman aurait disséqué, interrogé et catégorisé précisément cette peine, mais Pialat laisse cette douleur brute, comme instinctive, réaction physique à la blessure qu'a entraîné la perte ; logique impardonnable d'un corps qui imite la sophistication réconfortante de la psychologie. Après les funérailles, sanglotant silencieusement, Deschamps erre de scène en scène tel un fantôme invisible, entouré des bavardages banaux de son fils et des autres endeuillés qui ignorent complètement sa douleur. Le génie de Pialat atteint son apogée par la manière dont il évite l'empathie du garçu (Deschamps). Il ne juge pas les autres personnages en deuil, ni ne les accuse d'être insensibles ou sans cœur. Les groupes statiques et leurs ennuyeuses conversations sont identiques à la vie, prosaïque et impossible à transcender ; le fantôme endolori qui se déplace dans ces tableaux se trouve maintenant au-delà de l'enceinte du monde, suspendu entre la rigidité de la vie et le silence de la mort, ce même silence qui est en train d'envahir la chambre mortuaire de l'épouse et que Pialat filme lentement et avec une patience terrifiante lors du décès.

        « La mort au travail » : pour transposer cette expression en termes de temps et d'espace, Maurice Pialat met beaucoup de soin à caractériser le pods du temps et de l'espace au sein de la progression fu film. En contraste complet avec l'hallucinante subjectivité pleine d'envahissante compassion de Bergman, Pialat filme les espaces dans lesquels ses acteurs évoluent, avec une rigueur totalement objective. Peu de films, même de Pialat, maintiennent une vision aussi disciplinée et analytique de l'action qu'ils capturent. Chaque prise est filmée d'un angle dans lequel un observateur humain dans la pièce serait le plus susceptible de se trouver. Il s'agit d'une approche de mise en scène plus caractéristique du documentaire que de la fiction. Les longues prises discrètes donnent une impression exceptionnelle de « vécu de l'intérieur ». Bien que le spectateur ne connaisse jamais vraiment le plan exact de la maison, rares sont les films qui donnent une vision aussi palpable de l'espace domestique. Cette manière de considérer le spectateur tel qu'il est, c'est-à-dire comme un observateur impuissant, le place (nous place) dans une position d'impuissance comparable à celle de la famille au moment de la mort. Le temps prodigué à cette femme malade suffit pour permettre au spectateur de créer sa propre relation avec elle et avec sa souffrance, sans que n'interviennent dans son jugement, ni les opinions de la famille ni les pensées et sentiments de la malade elle-même pendant la phase terminale de sa maladie ; pensées et sentiments qu'elle emportera avec elle dans sa tombe. Ainsi, en gardant une distance entre le spectateur et les personnages, en ne nous disant jamais ce qu'il faudrait ressentir, Pialat nous permet de développer une sorte de participation à l'action qui devient totalement nôtre, notre intelligence et notre sensibilité n'étant jamais étouffées par ce genre de clarification simpliste à laquelle on s'attend dans la narration d'un film. De fait, c'est une distance purement humaine et délibérément physique. Il ne s'agit pas d'un détachement intellectuel (Oliveira, Straub) ou d'une perspective métaphysique (Hou, Bresson) : il s'agit en fait tout simplement d'une distance entre les corps dans une pièce.

        En fait, le moment où Pialat se rapproche le plus d'une affirmation de la nature transitoire de l'existence se retrouve dans deux prises complémentaires, l'une vers le milieu du film, et l'autre vers la fin. Au cours de la première des deux prises, une procession nuptiale passe devant Deschamps dans la rue. Il la regarde disparaître à l'angle de la rue. La seconde prise, très étrange, englobe la scène funèbre dans sa totalité. Un cortège de personnes en deuil s'étend depuis une rue jusque sur la place de l'église. L'œil de la caméra suit la foule avant de se tourner vers le mur de l'autre côté de la rue puis jusqu'à l'extrémité de ce mur, espionnant la famille regroupée sur le parvis de l'église, caché derrière l'angle de pierres comme un enfant apeuré. Le mouvement du cortège nuptial tournant au coin de la rue est complété par le travelling au cours de la scène des funérailles ; elle révèle l'endroit vers lequel la procession se dirige, c'est-à-dire vers les funérailles, vers la mort. Ainsi, le fait que Pialat n'emmène pas sa caméra plus loin qu'un craintif coup d'œil au détour du coin de la rue pendant les funérailles, est très significatif. Il existe une anecdote très amusante sur Fellini et Bergman se disputant lors d'une discussion pour savoir lequel des deux était le plus "calé" sur la mort. A en juger par La Gueule ouverte en général et la scène des funérailles en particulier, ce n'est pas une discussion à laquelle Pialat aurait pris part. En contrepartie de la froideur de son observation sur la maladie et sur la mort, on retrouve une humilité dans la manière dont il prend du recul par rapport à ces thèmes, ainsi qu'un respect légèrement craintif. Les impulsions physiques qui régissent La Gueule ouverte n'ont que faire des préoccupations métaphysiques sur l'au-delà de Bergman et Fellini ; la mort n'est pas un mystère spirituel que l'on explore mais une fin en soi, innommable et inconnue, dont il faut se remettre.

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