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Cris,
murmures, silence et espace :
la mort et la famille chez Pialat, Bergman et Ozu
par Maximilian Le Cain
La Gueule ouverte (1974)
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Ceci est évident quand la mère meurt
; cette scène est la scène de mort la
plus intense de l'histoire du cinéma. Pas nécessairement
la scène la plus intense d'un personnage qui
meurt, du passage d'un être humain d'un monde
à l'autre, des conséquences émotionnelles
de ce départ ou encore de la désagrégation
du corps physique...mais la scène la plus intense
de mort en soi, la mort en plein travail. Une pièce
assombrie, le souffle d'une mourante : tout cela en
une longue scène étouffante. Le silence
rampe autour de cette respiration, resserre son étau,
attend. Pialat attend, nous attendons. Quand finalement
il coupe, c'est sur les silhouettes, cachées
dans l'ombre, du père et du fils qui attendent,
immobiles. Quand la mort viendra-t-elle ? Pialat semble
vouloir capturer la "faucheuse" (Grim Reaper)
sur la pellicule, vouloir scruter l'obscurité
à la recherche de quelque indice de la mort
en action, tel un chasseur silencieux guettant sa
proie avec une patience infinie. Puis la respiration
s'arrête enfin et tout est fini. Aucun autre
cinéaste n'a réussi à montrer
le processus de la mort de cette manière à
la fois si mystérieuse et tellement brutale.
La mère décède ; les enfants
reprennent leur vie ; le père reste, seul face
à sa perte, suspendu entre vie et mort.
En 1953, Yasurijo Ozu proposa cette situation dans
Tokyo story avec autant de maestria que Pialat
vingt ans après. Le film d'Ozu (c'est seulement
à la fin que l'on assiste à la mort),
détaille la mort de la communication ou de
l'idée de communication, la mise à l'épreuve
des relations que l'on croit acquises et dont on se
rend compte qu'elles s'effilochent imperceptiblement
; les enfants ne s'occupent plus de leurs parents
ou n'ont plus de temps pour eux, la mort ronge petit
à petit l'un d'eux, la loyale belle-fille doit
être libérée de ses obligations
filiales d'adoption.
Pour Bergman, la mort amène les personnages
à l'intérieur d'eux-mêmes, une
arène propice à l'introspection spirituelle.
Pour Pialat, la mort éloigne la personne qui
souffre de l'irréductible et incessante corvée
du temps quotidien ; pour Ozu ceci est le résultat
de la dissolution d’un système d'idées
qui ont créé une structure de vie mais
se révèlent finalement virtuelles. Après
la mort, chez Bergman, les "enfers personnels"
perdurent ; chez Pialat, la mort permet d'échapper
aux persistants carcans rigides de la vie. C'est Ozu
qui nous emmène jusqu'au bord du vide. Quand
les structures de la vie et des contacts humains se
défont, il ne reste plus rien. Rien à
l'exception de l'espace ou, plus précisément,
des images d'espace qui suggèrent la distance,
l'éloignement. Comme la famille se rassemble
autour de la dépouille de la mère le
lendemain matin de sa mort, quelqu'un remarque l'absence
du père. Ils le retrouvent, debout au bord
du patio regardant le ciel. « C'était
un magnifique lever de soleil »
dit-il ; cette phrase de Chisu Ryu évince même
le plus petit signe de sensiblerie ou de pitié.
Il ne fait plus partie du groupe qui se trouve à
l'intérieur de la maison et Ozu le filme au
travers de longues prises, de manière telle
qu'il devient partie intégrante du paysage,
d'un de ces paysages qui ouvrent et ponctuent le film,
s'affirmant doucement comme le symbole de l'éternel.
Quand le film commence, sur une série plans
courts qui situent l'action, typiques d'Ozu (bateaux,
trains, enfants sur le chemin de l'école) cela
peut sembler n'être que pour dépeindre
l'atmosphère, n'ayant qu'un lien étroit
avec le corps principal de l'histoire, loin de créer
un espace de réflexion pour le spectateur.
Pourtant, au fur et à mesure que le film progresse,
et particulièrement quand la scène finale
commence, il devient clair que ces insertions de paysages
n'appuient pas seulement la narration mais servent
aussi à illustrer un parallèle de (non-)existence.
L'histoire de Tokyo story n'est pas essentiellement
celle du démantèlement d'une famille
mais plutôt celle du passage de Ryu d'un système
d'images à un autre, du monde du principal
espace dramatique du film à celui des études
de paysages apparemment subsidiaires, la puissance
et la signification de ce dernier augmentant régulièrement.
Le drame de l'aliénation de cette famille lui
permet de se débarrasser des idées qui
ont modelé sa vie, c'est-à-dire la révélation
que cette idée de famille attentive et bienfaisante
est fausse, et que la mort brutale de sa femme (Chieko
Higashiyama) hôte à la communication
humaine tout réconfort.
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