Cris, murmures, silence et espace :
la mort et la famille chez Pialat, Bergman et Ozu
par Maximilian Le Cain
La Gueule ouverte (1974)

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        L'espace, ou plutôt la distance, surplombe le style de vie très mondain de la famille capturée sur la pellicule avec tendresse par le flot de plans intérieurs au ras des tatamis si chers à Ozu. Plusieurs scènes prémonitoires annoncent le décès de la mère : la première, vers le début du film, le jour où ils arrivent à Tokyo pour rendre visite à leurs enfants, adultes depuis longtemps, la montre dans le paysage juste à l'extérieur de la maison de son fils, avec son petit-fils. Son mari la regarde telle une silhouette au loin par une fenêtre de la maison. Déjà cette scène fonctionne comme celle où l'on découvre Ryu après la mort de sa femme, fixant le lever du soleil : elle fait partie de cette forme immobile et apparemment subsidiaire, d'images faites de paysages. La façon dont la scène est tournée et coupée suggère que la distance entre eux est plus que physique.

        Ryu est filmé de profil dans un décor qui ne suggère en rien la présence d'une fenêtre. Soudain il lève les yeux et dit qu'il voit sa femme et son petit-fils. Ozu coupe sur un plan très longue de l'enfant et de la vieille dame au sommet d'une colline. Dans cette image, pas de signe d'une fenêtre non plus, ou de quoi que ce soit qui pourrait lier cette scène à la précédente. Cela pourrait presque être une image mentale, pas forcément un événement imaginaire, mais un événement qui passe de la perception quotidienne à un moment privilégié de compréhension temporelle.
La femme a été effacée du monde réel de son mari et insérée dans une image-temps qui, alors qu'elle est visible pour Ryu, semble n'exister que dans une dimension que l'on a physiquement enlevée de l'espace qu'il occupe, dans une dimension parallèle d'images de paysages. C'est exactement la manière dont sa fille le perçoit pendant qu'il regarde le lever de soleil le lendemain du décès (elle approche et le ramène dans la maison), mais une fois qu'un autre personnage l'a vu comme faisant partie du paysage, il ne peut plus exister sous le pouvoir des dynamiques spatiales des interactions humaines. Le temps l'a réclamé.

       Quand Ozu coupe sur Higashiyama et le petit garçon au sommet de la colline, il préserve l'impression d'un moment de compréhension temporelle contemplative. Alors que l'enfant joue dans l'herbe, sa grand-mère laisse doucement s'échapper : « Que feras-tu quand tu sera grand ? Médecin comme ton père ? Quand tu seras docteur je me demande où je serai ? » Le phrasé choisi pour cette question (en supposant que les sous-titres font justice aux dialogues japonais) est très important : « Où serai-je ? » La mort est ici imaginée comme un déplacement spatial. Ozu passe de l'enfant à la vieille dame à l'aide de plans serrés. Le plan sur cette dernière est divisé horizontalement dans le fond par un pont ferroviaire qui traduit une distance palpable. Trains et bateaux sont des symboles récurrents dans le système paysager, représentant tous les deux le passage du temps et le départ. La juxtaposition de l'enfant qui joue, ignorant sa grand-mère, et de la menace du départ matérialisée par le pont vide, inclut parfaitement, et ceci dans une éloquente composition, à la fois les thèmes de la non-communication générationnelle et de la mort imminente.

        La coupure entre Ryu et la longueur de cette scène (traduite d'abord par la distance entre lui et Higashiyama et ensuite par l'implication d'une distance imminente symbolisée par le pont) sont caractéristiques de la menace de mort en tant que désorientation ainsi que de l'éloignement qui imprègne le film. On pourrait penser qu'étant donné qu'ils entreprennent ce long voyage jusqu'à Tokyo (en train), le vieux couple invite à l'errance et à la mort par le fait même qu'ils ouvrent leurs vies à la distance. Le manque de sens et d'orientation qu'ils ressentent dans cette grande ville reflète le fait qu'ils réévaluent leurs relations avec leurs enfants. Cela engendre aussi une anxiété récurrente : celle de se perdre mutuellement dans cette métropole. Quand ils vont visiter pour la première fois le centre ville avec leur gentille et loyale belle-fille (la femme de leur fils mort à la guerre) ils s'arrêtent dans la cage d'escalier en plein air d'un bâtiment et lui demande de leur montrer dans quelle direction se trouvent les maisons des enfants. Ozu filme la scène en deux plans depuis des angles serrés qui font ressortir les acteurs sur le ciel terne. Ils donnent l'impression de regarder dans le vide. C'est seulement après qu'ils ont demandé la direction de l'appartement de la belle-fille qu'Ozu filme une partie de la ville, faisant comprendre ainsi que c'est la seule maison de Tokyo où ils sont encore les bienvenus. Pourtant il ne revient pas sur eux. A la place, il propose un plan encore plus serré de son immeuble puis de l'intérieur de l'appartement pour le début de la scène suivante. Les corps des acteurs restent inconfortablement détachés du paysage urbain, se confrontant visuellement à un espace insipide. La substitution du paysage urbain de Tokyo avec un ciel vide pourrait être la preuve subtile de l'intension d'Ozu de faire comprendre que la cité devrait fonctionner aussi simplement que la vanité pour permettre d'oblitérer l'orientation spatiale habituelle, afin de les faire dériver dans ce qui peut leur apparaître comme un espace abstrait.

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