Réflexion sur la représentation du sacré par Gwénaëlle Le Gras
Sous le soleil de Satan (1987)


        Au cinéma, le sacré s’applique aussi bien à des sujets profanes que religieux ; dans tous les cas, il nous terrifie et nous attire. Que l’on soit croyant ou non, un film comme Sous le soleil de Satan (palme d’or au festival du film de Cannes en 1987) ne peut nous laisser indifférent, puisque tout le cinéma de Maurice Pialat est résumé là, dans cette indécision des êtres, dans cette difficulté qu’ils éprouvent à se connaître eux-mêmes et à trouver un équilibre, un sens à leur vie. N’est-ce pas justement là, dans cette interprétation de l’œuvre de Bernanos, une vision très actuelle du sacré ? Sans sacré, l’homme moderne est à la fois autonome et solitaire, délivré et désenchanté, souverain et impuissant, partagé entre ce qu’il ne peut plus croire et ce qu’il voudrait cependant espérer. De plus la finitude même de l’humain le voue à une quête sans fin d’un infini fondateur, qui relève ou non de la religion. Or Maurice Pialat, qui se dit non-croyant, propose une vision du sacré essentiellement basée sur un ébranlement des certitudes qu’engendre le rationnel.

        Chez ce cinéaste, le trouble est d’autant plus grand qu’il associe le sacré, à une manipulation de la fragilité humaine ainsi qu’à une voie qui amènerait son personnage, par des signes et par le silence, à une disposition d’émerveillement et de réceptivité, même s’il lui en coûte.

        Pialat filme les rapports humains dans des situations extrêmes, le dénuement, l'exclusion ou la marginalité, la maladie et la mort. Il installe ses personnages dans des situations de crise et d'affrontement que sa caméra incisive suit avec une attention qui devient parfois cruauté. C’est donc tout naturellement qu’il décide de confronter l’un de ses personnages au sacré, pour le mettre en péril, et filmer son tourment. Car « le sacré demeure fait pour l’homme et non l’homme pour le sacré, selon le célèbre verset de l’Evangile de Jésus-Christ sur le sabbat (Marc II, 27).
On ne s’approche jamais du sacré sans mourir. Certains personnages touchés par la grâce, souffrent. On peut parler de « coup de grâce », ou plus justement de « la grâce qui coûte », celle qui transcende certes, mais aussi celle qui, à double détente, tue, comme le taureau dans l'arène à qui l’on porte l’estocade finale après avoir testé sa bravoure face aux piques, aux banderilles et à la "muleta". Le personnage de Gérard Depardieu dans Sous le soleil de Satan, illustre parfaitement cette comparaison au taureau. Comme lui, il va vers sa « grâce suicidaire » avec bravoure, il l’anticipe même en se flagellant. Pourtant il existe une différence, l’abbé sacrifie sa vie à sa grâce, alors que le taureau est sacrifié par d’autres.

        Le sociologue Durkheim disait que « la religion est un système de forces ». Et le personnage de Maurice Pialat est animé, poussé même, par une force de l’au-delà. Étymologiquement, sacré s’oppose à profane. Sacré désigne ce qui est à la fois séparé et circonscrit (en latin sancire : délimiter, entourer, sacraliser et sanctifier), tandis que profane indique ce qui se trouve devant l’enceinte réservée (pro-fanum). Il y a donc deux domaines, l’un qui est réglé de manière transcendante, dangereuse et capitale, le sacré, interdit parce que fondamental, et un autre, où l’homme a loisir et liberté de penser et d’agir à sa guise. La vie est constituée par l ‘équilibre entre ces deux domaines. Or c’est justement l’affrontement de ces deux forces que filme Pialat. L’abbé Donissan est tiraillé entre son corps et son esprit. Sa volonté d’élever son âme est contaminée par la lourdeur de son corps qui s’embourbe dans la terre.
Après avoir rencontré Satan, il se jettera éperdument dans sa mission de lutte contre le machiavélisme, alors que tout s’oppose à sa tâche, jusqu’aux images âpres et austères, cette pesanteur qui écrase les êtres et les paysages, à l’image de ce ciel plombé qui semble terrasser l’abbé lorsqu’il se déplacera à travers champs. Avec des plans très larges, Depardieu, imposant par son physique, n’est plus « qu’un colosse aux pieds d’argiles », qui vacille et trébuche, dans un cadre dont il est finalement prisonnier. Point d’ouverture possible vers le hors champ dans ce film, contrairement aux premiers films de l’auteur. Aucun échappatoire possible à cette lutte mystique…

        Chez Pialat, la transcendance a le visage d’une quête claire-obscure et brutale, entre Bien et Mal, foi et doute. S’opposant au vouloir délibéré, qui seul est vraiment nôtre, la tentation de Donissan paraît d’abord extérieure et étrangère, sous la forme du maquignon. Aussi l’attribue-t-on, comme Adam dans la Genèse, au Tentateur.
Mais, même lorsqu’elle vient du dehors, elle ne prend racine que parce qu’elle trouve au-dedans un terrain favorable et qu’elle répond à un désir inconscient. Le maquignon lui dit d’ailleurs « Vous me portez tous dans votre chair. » Donissan s’inflige des pratiques ascétiques pour se préserver de la tentation, mais en vain. C’est donc Donissan qui est pour lui-même son propre serpent. En ce sens, la tentation est aussi intérieure et représente une difficulté plus grande à rester dans la ligne du Bien, et par-là constitue une occasion de mérite. L’homme, à partir de sa mort, a développé le sacré de l’au-delà, qu’il s’agisse d’une compensation, d’une sublimation ou d’une délivrance. Il n’est peut-être pas insensé de croire que Donissan a atteint ses trois « états de grâce ».


Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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