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Réflexion
sur la représentation du sacré par
Gwénaëlle Le Gras
Sous le soleil de Satan (1987)
Ainsi pour Maurice Pialat, le sacré engendre
le doute chez Donissan face au pouvoir absolu de Dieu.

L’auteur jubile donc à mettre en scène
des créatures foudroyées par l’Esprit
qui travaillent en eux. La perversité de Pialat
est de nous montrer des êtres qui, au lieu de
transmuer leur incertitude en croyance, font l’inverse.
Et c’est justement contre cela que lutte Donissan
qui garde espoir jusqu’au bout. Pour montrer
cette espérance, l’auteur fait évoluer
son personnage dans un espace où tout est possible
: le Diable se montre à Donissan, un enfant
est ressuscité… Pourtant, ces deux scènes
peuvent être interprétées différemment,
puisque l’homme qui relève Donissan n’a
vu qu’un maquignon là où l’abbé
a vu le Diable. La scène de résurrection
n’existe, que parce que Donissan y croit et
l’espère plus que tout. L’enfant
lui semble lourd à porter, puisqu’il
offre sa vie à l’enfant, en échange
de son salut. A travers l’enfant, c’est
donc lui qu’il porte à Dieu. Le sacré
s'enracine donc dans le sacrifice, la mise à
mort. Et c’est parce qu’il croit en ce
miracle que Donissan est sauvé. Ainsi, comme
l’écrit fort justement Joël Magny,
« c’est cet effort
qui importe et non son aboutissement. »1
Ce pouvoir de libre interprétation qui est
laissé au spectateur, suivant qu’il soit
croyant ou non, rend l’œuvre d’autant
plus singulière. Libre à nous d’y
voir une manifestation métaphysique de la religion
; c’est-à-dire une réalité
qui échappe, voire contredit l’expérience
(miracle, résurrection…), cependant ces
éléments mystiques stupéfient
par leur ancrage hyper-réaliste.
Maurice Pialat semble viser le réalisme,
mais son ambition est ailleurs : il s’agit de
scruter ce qui, dans le corps, les larmes, la douleur,
échappe au langage. On parle beaucoup dans
son film, on use la parole, jusqu’à ce
point extrême où rien ne peut plus se
dire et où la passion doit déchirer
les mots et les corps. Loin de toute métaphore,
de tout psychologisme artificiel, il filme la réalité
de façon impudique, ce qui confère à
son œuvre une violence morale éprouvante.
Pialat se fait le cinéaste des sentiments crus
et exacerbés. « Par les mots
ou par les images, le projet esthétique se
confond avec le défi spirituel. Comment susciter
une nouvelle vision des êtres et des choses
? »2
écrit Jean Collet à propos du film de
Maurice Pialat. La violence du sujet se traduit par
une représentation du chaos, où personne
n’est bon, personne n’est méchant
: tout le monde souffre, se cherche et se déchire.
Toutefois Maurice Pialat ne cède pas au misérabilisme
et au pathétisme facile. Il louvoie habilement
entre maîtrise et perte de contrôle, entre
lumière et ombre pour exprimer les «
oscillations du doute », expression
empruntée à Joël Magny. Et Maurice
Pialat se place au premier rang des spectateurs, en
interprétant le rôle de Menou-Segrais,
cet abbé à la foi suspecte qui semble
être la première intervention du Malin
dans la vie de Donissan.
Preuve en est, cette réplique à
double sens prononcée par Menou-Segrais au
tout début du film : « Là
où Dieu vous appelle, il vous faudra monter,
monter ou vous perdre. N’attendez aucun secours
humain. En doutant de vos forces et des desseins de
Dieu sur vous, vous étiez dans une impasse.
Je vous remets sur votre route. Je vous donne à
ceux qui vous attendent, dont vous serez la proie.
» Menou-Segrais sera également présent
à la fin du film pour découvrir la dépouille
de Donissan dans le confessionnal, ou plus justement
contempler l’œuvre du Diable. Comme dans
les deux scènes de nuit du film, dans lesquelles
Donissan a dû affronter le Mal, cette dernière
image voit intervenir un faisceau lumineux glacial
frappant uniquement le visage du prêtre, laissant
le reste de l’image dans la pénombre.
De plus, ces trois scènes sont les seules à
être agrémentées de musique, et
pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit
de la première symphonie d’Henri Dutilleux,
œuvre très sombre qui illustre parfaitement
les tourments métaphysiques les plus profonds
de l’âme de Donissan.
Sous
le soleil de Satan est un film qui hante, non
pas uniquement parce que l’on assiste à
l’effondrement d’une âme tourmentée
qui se décompose sous l’envahissement
mortel du doute, mais également par la fascination
qu’éprouve Pialat pour l’inexplicable,
comme si le fait d’avoir réalisé
ce film, avait réussi à faire vaciller
en lui son athéisme. Comme si l’auteur,
en cherchant à prouver que le sacré
n’était atteint qu’à travers
le Mal, s’était rendu à la même
évidence que Kant : à savoir qu’il
est impossible de démontrer que Dieu existe,
ou qu’il n’existe pas. Mais la portée
du film est bien plus grande, puisque le sacré
mis en jeu dans le film dépasse l’existence
de Dieu, et la grâce est au-delà de la
pratique du Mal (Donissan condamne sans appel Mouchette,
la poussant ainsi au suicide). L’essence du
sacré ne se laisse donc appréhender
dans ce film, qu’à partir de la vérité
de l’être. Il faut que le sacré
demeure caché pour que persiste le besoin d’accéder
à l’inaccessible. La force du film de
Pialat est donc de réussir à questionner
le cinéma sur sa capacité à visualiser
l’indicible. Vouloir montrer l’immatériel,
l’invisible représente véritablement
le grand défi du septième art. Pialat
l’a compris, le seul moyen de donner corps à
l’invisible est de filmer les effets qu’il
a sur le visible. Et c’est précisément
cet aspect du film qui à la fois attire et
terrifie. Ne dit-on pas que toujours voir davantage
est un désir dangereux. Le cinéma serait-il
une boîte de Pandore…
[Texte
écrit pour la revue Objectif
Cinéma et publié avec l'autorisation
de son auteur.]
Gwénaëlle Le
Gras
Doctorante en "Etudes Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
de Caen.
Notes
:
1. Joël Magny, Maurice
Pialat, Editions de l'Etoile/Cahiers du cinéma,
Collection "Auteurs", Paris, 1992, p. 104.
2. Jean Collet, Etudes,
septembre 1987.

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