Pialat/Cassavetes : une étude des corps (4) par Philippe Lubac

       Lorsqu’elle entre dans sa première crise d’hystérie, Betty, isolée dans un plan moyen, au milieu de l’atelier, est filmée « en pied », avec la distance d’une caméra qui regarde la scène – mot pouvant être pris au sens théâtral, comme au sens commun du terme de « faire une scène » -, avec un certain retrait. Cela donne au comportement de Betty, un côté à la fois pathétique et dérisoire. On repère aussi une idée d’épuisement, de résignation, dans la façon dont l’actrice se tord sur elle-même, un sentiment que cela serait « en vain ». On pense ici à l’exemple canonique de cette scène, dans The Misfits de John Huston, où Marilyn Monroe, réduite à la taille d’un petit point au milieu du désert, crie sa révolte, en vain, dans une tentative inutile et dérisoire. Observons aussi que, dans le film de Huston, cette scène se trouve à la fin de celui-ci, et constitue un climax scénarique, alors qu’ici il n’en est rien. Comme le disent textuellement Suzanne et Robert (« - Ca y est, t’as fini ? -C’est de pire en pire, hein ? »), nous ne sommes pas à la fin, mais au début, au commencement de la descente.
       Lorsque Robert essaye de calmer sa mère Betty, de manière aussi injustifiée et impromptue que la gifle que reçoit Suzanne de celui-ci, quelques instants plus tôt, le mal progresse et le contamine. La contagion se produit dans le contact, hors-champ, du corps de Robert avec celui de sa mère Betty. Comme le note Joël Magny, à propos du foulard-vecteur de transmission du mal qu’offre François à sa première mère Simone Joigny2. On a alors cette phrase énigmatique du frère Robert, « C’est mieux qu’au théâtre de poche ! »

 

       Deux idées sont ici possibles.
       La première, la plus fictionnelle, est que Robert et Betty prennent conscience qu’ils sont en train de se donner en spectacle, de « faire une scène ».
       La seconde idée serait que cette phrase ne serait pas, à l’origine, dans le script, mais un ajout de l’acteur Dominique Besnehard, devant le jeu hystérisé et grandiloquent d’Evelyne Ker.
Le sourire de l’actrice, qui répond à cette phrase, semble aller dans le sens de cette seconde interprétation.
Ce moment serait donc une dépression de fin de prise. Un élément peut confirmer cela. Le fait que, lorsque Sandrine Bonnaire sort du champ à gauche, elle semble sortir de la pièce et non se diriger vers le bout de table, où regarde Robert par la suite. Donc le raccord-regard de Robert à Suzanne, dans la fiction, serait, en fait, un regard de fin de prise d’un Dominique Besnehard, qui n’a plus d’actions à accomplir, à son metteur en scène, Maurice Pialat.


       




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