Pialat/Cassavetes : une étude des corps (4) par Philippe Lubac

       Cette figure de la scénographie théâtrale, mise en place par les deux cinéastes, se poursuit et s’élargit en abordant la thématique de la représentation théâtrale, voire de la représentation sociale. Pendant le repas des ouvriers de Nick, Mabel est en « représentation sociale », et en a entièrement conscience. Elle sait qu’elle joue – et doit jouer - un rôle. Le malaise chez les ouvriers vient d’ailleurs du fait qu’ils sentent qu’elle n’en a que trop conscience. Pareillement, lorsque Mabel est de retour de son séjour en hôpital psychiatrique, le malaise vient du fait que Mabel se force à jouer un rôle social. Quand elle se met soudain à littéralement « monter sur scène », en montant sur la table du salon, sous les yeux incrédules de sa famille, pour imiter Le Lac des cygnes. Ou encore, dans Opening night, il est évident qu’un domicile comme le vaste appartement vide, au plancher ciré, de Myrtle Gordon (Gena Rowlands) ressemble fort à une scène de théâtre. 

       A ce propos, il y a dans Opening night, comme dans Une Femme sous influence, cette figure théâtralisée du double. Le matin, lorsque Mabel se réveille avec Garson Cross dans sa maison, elle parle à celui-ci et imite, devant lui, des gestes de bagarre comme si elle était seule. Et, vice versa, quand Mabel est seule, elle se parle à elle-même, puis appelle Nick ou bien ses enfants qui ne sont pas là. Pour Mabel, les absents sont aussi présents que les présents, et les présents sont aussi absents que les absents. Mabel est en présence de Garson Cross, mais elle semble ne pas le recevoir ainsi. Et, dans un mouvement opposé, lorsque Mabel est seule, elle parle à sa mère. Sur quelques notes de musique venues d’ailleurs, l’arrivée de cette tierce personne invisible - la mère de Mabel, à laquelle celle-ci parle -, est très similaire à la figure du double Nancy Stein (l’admiratrice tuée dans un accident de voiture), contre lequel lutte Myrtle Gordon.

       Comme on vient de le voir, dans A nos amours, l’appartement de Suzanne est à la fois le lieu de la scène théâtrale où s’exprime la crise familiale, et le lieu où des spectateurs sont présents pour regarder cette représentation. Ce sont les ouvriers de l’atelier de fourrures qui forment le public du « spectacle ». Ou, à la fin du film, ce sont les invités, cueillis à froid par le retour vengeur du père Roger (Maurice Pialat) qui prennent cette place du public. Il y a donc cette idée que l’on joue un rôle pour quelqu’un. On pourrait presque penser que, dans L’Enfance nue aussi, cette même idée court, tout au moins sur la première partie du film, lorsque François, chez les Joigny, ne se sent pas chez lui. En effet, François, quand il est en présence de Robby et Simone, ne cherche-t-il pas à être - c’est-à- dire à « se représenter en » - le fils des Joigny, même si cela reste vain ?

       Enfin, la notion de représentation théâtrale s’inscrit dès les premiers instants de A nos amours, avec la représentation de la pièce de Musset. De manière littérale. Cette première scène n’est pas très intéressante pour l’idée de scénographie - qui y est pour le moins évidente ! -, mais pour ce qui y est filmé, à savoir de jeunes acteurs.       

       Avec ces corps statiques, immobiles dans le cadre, qui ne savent pas comment se placer, on a presque une caricature – mais elle est si douce et tendre - du théâtre amateur. La scène se passe comme si le cinéaste Pialat avait voulu, pour mesurer la densité du jeu de cette jeune fille, Sandrine Bonnaire, installer, au sein même de la fiction, un mètre-étalon dont l’origine, le point zéro serait cette représentation de colonies de vacances. La diction, les intonations, les gestes parasitaires de balancements de Anne - qui joue Perdican -, l’hésitation dans le placement du corps, lors du retour de Suzanne sur scène ; tout y est débutant, balbutiant, originel. Et nous nous situons à ce point d’origine, autant dans la fiction (origine du récit), que vis-à-vis de la future actrice (origine de Sandrine Bonnaire). Lors de la prochaine représentation théâtrale, dont la scène sera constituée par l’appartement parisien de Suzanne, comme le note René Prédal3, le jeu de Sandrine Bonnaire n’aura évidemment plus rien à voir avec celui de Suzanne en colonie. Il sera alors investi par la vie.


Philippe Lubac pour www.maurice-pialat.net - Février 2005 -
Auteur-réalisateur, scénariste, formateur et critique de cinéma.

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Notes :
1. « Dans Une Femme sous influence, Cassavetes use fréquemment de la longue focale, qui tend à écraser, à gauchir les perspectives et surtout à isoler le corps et le visage en dehors de toute profondeur de champ. C’est une technique de la vision rapprochée, un hyper-réalisme qui fait vaciller le point de vue, une trop grande présence, un excès de sensation qui saute littéralement aux yeux du spectateur », Thierry Jousse, « Action Filming » in John Cassavetes, Editions Cahiers du Cinéma, Collection « Auteurs », Paris, 1989.
2. « Le mal a une fâcheuse tendance à proliférer dans le monde de Pialat, à passer d’un personnage à l’autre, par réaction et multiplication. », Joël Magny, « Pialat et le mal » in Maurice Pialat, l'enfant sauvage, catalogue collectif dirigé par Sergio Toffetti & Aldo Tassone, Editions Muséo Nazionale del Cinéma, Torino ; France Cinéma, Firenze ; Admiranda, Institut de l’Image, Aix en Provence, Collection Lindau, Turin, octobre 1993.
3.
René Prédal, A nos amours, étude critique -, Editions Nathan/HER, Collection Synopsis, Paris, 1999.


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