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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (5) par
Philippe Lubac
La
temporalité
Même si l’étude de la temporalité
se situe aux frontières de cette analyse sur
la représentation des corps en mouvement, il
semble bien difficile de faire l’économie
de cette question, tellement elle est centrale dans
l’œuvre des deux cinéastes Pialat
et Cassavetes.
Sur cette question de la temporalité, il semble
qu’il y ait une base commune, chez les deux
cinéastes Pialat et Cassavetes, qui s’articulerait
autour de trois thèmes centraux.
Le premier serait une même façon d’appréhender
l’écoulement du temps, par un effet de
brouillage temporel qui donne une impression
de vague, de flou.1
Le deuxième thème serait une idée
de constante relance, à chaque instant
du film, comme s’il fallait sans cesse repartir
de zéro, « redémarrer la machine
».
Le troisième thème enfin serait une
idée d’étirement du temps.
Cette dernière notion apparaît dans Faces,
où certaines séquences semblent s’éterniser,
ne jamais vouloir finir. On pense à Jim et
Joe qui restent chez Jannie indéfiniment, alors
que celle-ci et Richard (Gena Rowlands et John Marley)
veulent qu’ils partent, ou bien à la
scène interminable où les quatre femmes
ont ramené Chet (Seymour Cassel) chez Maria,
et essayent désespérément de
s’amuser avec lui. On a aussi cet étirement
dans A nos amours, comme dans Une Femme
sous influence. Lors, par exemple, des grandes
scènes finales et paroxystiques de ces deux
films, qui se situe d’ailleurs toutes deux dans
le milieu familial (le retour vengeur du père
lors du dîner de famille, ou la rechute dans
une crise d’hystérie de Mabel, devant
sa famille).
A propos de la notion de brouillage, deux exemples
semblent frappants.
Le premier se trouve dans Faces, à
ce moment du récit où Richard raconte
des blagues, au lit, à sa femme Maria. L’enchaînement
des séquences y est assez étrange. En
effet, il paraît bien difficile de situer temporellement,
dans le récit, la séquence où
Richard joue au billard par rapport à sa voisine
(celle où Richard est au lit avec Maria). Cependant,
étant donné que cette scène de
lit est « encadrée » par les deux
pans de la scène du billard, et que, en continuant
le récit au-delà de ce point, on voit
que celle-ci semble plus dans la logique de ce qui
suit (le retour de Richard auprès de Jannie),
on peut penser que la scène de lit est un flash-back…
A moins que celle-ci ne soit plutôt les images
de ce que pense Richard, en s’appuyant sur le
billard. La scène de lit deviendrait alors
ce qu’aurait pu être le moment
du coucher, imaginé par Richard, après
les fous rires très amers du repas… Il
apparaît, en fait, que le brouillage temporel
opéré par Cassavetes est issu du fait
que l’auteur emboîte deux séries
de séquences
« à l’envers ». En effet,
« la scène de lit » est parfaitement
logique avec ce qui précède (les fous
rires du repas se continueraient au lit), mais absolument
pas avec ce qui la suit (Richard et Maria, à
nouveau habillés, en train de prendre un verre
dans le salon). Et, inversement, la « scène
de billard » est parfaitement logique avec ce
qui suit (dans la salle de billard, Richard prend
la décision de dire à Maria, qui lui
sert un verre, qu’il veut divorcer), mais absolument
pas avec ce qui la précède (à
côté de Maria, Richard s’apprête
à s’endormir dans le lit conjugal). Tout
se passe comme si, au lieu de respecter une chronologie
classique de récit qui voudrait que la fin
d’une série soit suivie du commencement
de la suivante, à la manière dont s’encastrent
les wagons d’un train, Cassavetes faisait chevaucher
deux séries. Non seulement en changeant de
wagon, mais aussi changeant de train. Le premier train,
la série des fous rires, vient s’épuiser,
en bout de ligne, sur la « scène de lit
», pendant que démarre le train
d’à côté dans lequel a sauté
le récit lorsque Richard quitte le domicile
conjugal pour aller rejoindre Jannie, le temps d’une
nuit.
Ce même effet de brouillage, par une construction
certes différente, se trouve aussi dans A
nos amours.
Lorsque, la nuit, Suzanne rentre chez elle, et croise
Betty, en train de travailler dans l’atelier.
Suzanne embrasse alors sa mère et se dirige
vers sa chambre. Sur le regard de la mère à
sa fille se dirigeant vers sa chambre - mouvement
supposé, car non montré -, raccorde
faussement le plan suivant où l’on reprend
ce même mouvement du passage de la porte de
chambre… Sauf que nous ne sommes plus au même
moment (Suzanne ne porte pas les même habits,
et il fait maintenant jour). Une ellipse s’est
produite sur le raccord-regard de la mère.
Mais il est impossible de quantifier ce bond dans
le temps. Il y a une sorte de brouillage temporel.
  
Comme dans L’Enfance nue, nous avançons
de temps forts en temps faibles de façon discrète,
espacée, renforçant l’hypothèse
qu’il n’y a pas de chronologie prononcée
de la diégèse, de continuum du temps.
Le principe est le même. Cependant les raisons
en sont différentes. Dans L’Enfance
nue, on a un montage lacunaire. On saute d’un
bloc espace-temps au suivant, avec cette impression
qu’entre les deux, il n’y a pas de suture
possible, et, qu’à chaque début
de séquence, on reprend à zéro.
Ce « redémarrage » constant ferait
qu’il n’y aurait ni progression, ni régression
; juste une stagnation.
Alors que, dans A nos amours, il peut y avoir
suture entre les séquences (la preuve en est
ce raccord-regard de Betty). Mais ce « liant
» n’est d’aucune utilité
pour éclaircir la temporalité. L’effet
en est même contraire. On aurait, non pas une
chronologie, mais une sorte de chronique. Et l’avancée
serait ici une régression, une aggravation
constante, partant du point le plus haut – le
bonheur, pendant les colonies de vacances à
Hyères -.
 
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