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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (5) par
Philippe Lubac
Ceci nous
amène à la notion de constante relance
à partir d’un point zéro.
Elle est
une des figures centrales du film de John Cassavetes,
Faces. Elle sera étudiée de
manière précise plus loin. Essayons
de voir ici en quoi elle est caractéristique
de L’Enfance nue.
Comme
le note Jacques Aumont2,
dans L’Enfance nue, il n’y a
pas d’effet de suture du montage. Le plan est
fermé sur lui-même par la béance
de son intervalle avec le suivant. Le plan s’apparente,
ici de manière littérale, à l’idée
deleuzienne du « bloc d’espace-durée
». La progression se fait par avancées
successives de plan en plan, comme de bloc en bloc.
Les blocs étant « étanches »,
elle se fait de façon discontinue.
Un exemple
frappant de ceci se situe au changement de plans entre
celui de Raoul mimant une plaisanterie grivoise avec
sa serviette de table, et le suivant où nous
est donnée à voir Mémère
invitant Tante Claire à prendre le dessert
avec eux. Avec la plaisanterie de Raoul et les rires
qu’elle suscite, une certaine vitesse, un certain
élan a été acquis dans le plan.
Mais cet élan est brisé au plan suivant
où l’on a l’impression de «
repartir à zéro ». Comme si ce
nouveau plan avait été monté
juste après le « action ! » du
metteur en scène. Cette notion d’énergie
cinétique acquise qui se brise au plan suivant
et qu’il faut sans cesse « relancer »
est lié à la vie de François
qui, tant bien que mal, tente de trouver un régime
dans sa nouvelle famille de substitution et qui, sans
cesse, doit recommencer, repartir à zéro.
Un second
exemple se situe quand l’homme à la jambe
de bois invite Tante Claire à danser, lors
du repas de mariage. On retrouve cette idée
de plans-blocs monolithiques, où l’élan
acquis dans le précédent vient se briser
sur le début du suivant. Mais ici, l’absence
de transition est particulièrement abrupte.
On passe des applaudissements des invités du
mariage, au silence de cette même salle.
Cette
béance, ce nouveau départ est encore
renforcé par l’incongruité de
la situation : les deux protagonistes, esseulés
au beau milieu d’un plan d’ensemble, disent
vouloir danser (paradoxalement, la danse n’est-elle
pas le mouvement, donc la vitesse, l’élan
par excellence ?). Comme le plan sans cesse «
redémarre »… ses personnages sans
cesse « redémarrent » aussi. On
ne peut s’empêcher aussi de relever la
crudité de cette scène, où deux
personnes dansent sur une piste de danse vide, sans
musique, et où l’un des deux danseurs
silencieux possède une jambe de bois. Avec
l’arrivée de la musique, le plan retrouve
l’élan qu’il avait acquis précédemment
avec les applaudissements.
  
La
longue durée du plan-séquence n’apporte
rien au spectateur. Au contraire, lorsque Mémère
gronde François, qui vient de se battre à
l’école, elle désamorce la colère
de cette dernière. Le plan continue, dure,
alors que les remontrances sont bel et bien passées.
Au point que, la grand-mère, Mémère-la-vieille,
se lève et tout bonnement dit qu’elle
va se coucher. Cette information plate, triviale,
sans la moindre utilité, ne paraît placée
là que pour, elle aussi, briser la vague du
courroux de Mémère. En effet, peut être
qu’en coupant plus tôt ce plan et en prenant
plus tard le suivant, quand Mémère débarbouille
François, on aurait pu faire « courir
» cette idée des remontrances. Cela aurait
rendu la compréhension plus fluide… mais
aussi plus insipide. Ce qui fait la valeur des enchaînements
dans L’Enfance nue, c’est précisément
qu’il n’y en a pas.
Le fait
qu’il n’y est pas de liant entre les séquences
est aussi dû à un désir du cinéaste
de couper la séquence de sa cause, qui pourrait
être la séquence précédente.
Lorsque
Josette vient dire à sa mère Simone
que François a tué le petit chat, Maurice
Pialat coupe dans l’élan de la phrase
de la fillette. Cela a pour effet de « trancher
» toute réaction. Pialat ne recherche
pas la fluidité, la continuité entre
les plans-séquences mais au contraire leur
étanchéité. En coupant ici, Pialat
coupe « dans le vif », d’une manière
rude et qui n’autorise pas la justification
des personnages (notamment la réaction de Simone).
François a tué le petit chat : c’est
un fait qui ne prête pas à discussion.
D’ailleurs les « comment ? » et
les
« pourquoi ? » de Simone, que supprime
le cinéaste, n’apporteraient aucun éléments
de réponse au geste de François, car
ils s’intéressent aux conséquences
du geste, et non à ses causes. Ce que remarque
Vincent Amiel, à propos du cinéma de
Cassavetes, cela pourrait parfaitement s’appliquer
à L’Enfance nue. En effet, il
souligne cette notion de rupture, d’absence
d’intentionnalité.3
 
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