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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (5) par
Philippe Lubac
Dans ces
conditions, il semble donc particulièrement
intéressant de noter l’exception : la
présence de « liaison » dans L’Enfance
nue.
En effet,
lorsqu’il y a, dans la suite de ces moments
discontinus, une ébauche de liaison, il se
crée forcément un changement de régime.
Et celle-ci engendre de l’émotion chez
le spectateur.
  
Dans
L’Enfance nue, deux moments paraissent
relever de cela.
Le premier
se situe lorsque Mémère, en essuyant
François qui vient de se bagarrer, lui dit
« Tout partout, tout partout ! »
Nous voyons poindre là un nouvel élément
qui était, jusqu’à présent,
absent du comportement de celle-ci : de l’affection.
Quelques plans auparavant, Mémère vient
dans la chambre de François, le premier soir,
voir s’il dort, et repart sans le moindre geste
d’affection, bien que celui-ci ne dorme effectivement
pas. Même si l’incapacité aux gestes
d’affection est une constante chez le personnage
pialatien, se dessine ici l’ébauche d’une
évolution affective et temporelle.
Le second
changement de régime se produit à partir
de l’instant où François, qui
joue avec sa chaussure, la laisse tomber dans la bouche
d’égout. Ce qui frappe, dans cette scène,
plus que le fait que François, en ne pouvant
plus jouer de sa chaussure, soit la première
victime de son geste gratuit, est que, pour la première
fois du film, nous avons sous nos yeux la cause
du tracas de François. Et cette idée
se prolonge. Avec cette scène de la chaussure
dans l’égout, nous avons l’apparition
d’une suite de causes à conséquences,
et non plus seulement de conséquences dont
la cause a été cachée, oubliée,
comme le souligne Jacques Aumont dans son article
« Les causes perdues », déjà
cité précédemment.
En effet,
la relation de causalité est triple et se poursuit
sur un temps de film réel (quelques séquences)
et diégétique (une demi-journée)
non négligeables. Cette relation donne lieu
a trois enchaînements : la chaussure dans l’égout
entraîne l’arrêt du jeu de François,
qui entraîne le retour avec Pépère
et la barre de fer pour aller la reprendre, qui entraîne
le bandage du dos de Pépère qui s’est
fait un tour de rein en se penchant dans l’égout.
Pour la première fois, un « liant »,
un fil scénaristique se tisse autour d’une
suite de séquences du film. Le tour de rein
de Pépère a pour cause première
le geste malveillant de François qui se débarrasse
de sa chaussure. Ce changement de régime, que
le spectateur perçoit quand François
revient avec Pépère, crée une
certaine émotion. Dans ce temps du film, ce
lien temporel tient lieu de lien familial
: l’enfant revient sur les lieux de l’accident
avec celui qui est devenu « son » père.
Ce même
principe « d’éclaircie »,
de fulgurance dans une temporalité relativement
vague s’opère à la fin de Faces.
C’est la fin de la soirée chez Maria.
Celle-ci ferme les portes de la maison et éteint
les lumières. La caméra la suit, guidée
dans cet espace devenu labyrinthique, où les
zones éclairées le disputent aux zones
d’ombres et à l’obscurité
complète. A l’exception du salon, que
l’on voit en plan moyen, et dont la topographie
est connue, il paraît bien difficile de se faire
une idée du reste de la maison. Cassavetes,
pour brouiller la durée, brouille l’espace.
Par ailleurs,
dans cette succession de couloirs et de portes, il
y a sans doute cette idée du passage - des
lieux, comme du temps -. Lorsqu’on suit Maria
de porte en porte, le temps s’étire sur
une petite musique de fin de soirée. Relevons
aussi l’idée du passage d’une situation
sans issue à une autre (Chet et Maria enfin
seuls).
Enfin,
il y a l’idée du lieu de passage comme
métaphore sexuelle. Mais celle-ci, représentée
par les différents couloirs, portes et dédales
de ce lieu où la femme guide le spectateur,
paraît quelque peu triviale. Cette
trivialité vient se confirmer lors de
l’apparition du tableau – qui ressemble
plutôt à une « croûte »
- de cette femme nue sur lequel débouche le
spectateur, au fond d’un long couloir. A l'inverse,
le plan du profil de Maria sur fond noir, (lorsque
celle-ci est en attente, dans l’incertitude
de la présence de Chet, dans un espace indéfini
- sorte de « no man’s land » - et
dans un temps non mesurable), produit une ellipse
d’une réelle fulgurance. Dans cette temporalité
un peu visqueuse de fin de soirée
qui est suivie d’une forte accélération,
résiste cette idée de'un « décollage
» rythmique.
Dans
Une Femme sous influence, la chronologie
semble cependant plus marquée ; au point que
le cinéaste Cassavetes prend la peine d’indiquer
par un carton la durée de l’internement
de Mabel en hôpital psychiatrique. Ce carton
« Six months later » est suffisamment
rare chez le cinéaste américain pour
être remarqué. Pourquoi introduire un
carton indiquant une durée ici, alors que la
durée, chez chez ce cinéaste, est, la
plupart du temps, construite de façon implicite
?
Comme
chez Pialat, dans L’Enfance nue ou
dans A nos amours, la durée est une
notion suffisamment molle pour que l’on
n’en ait pas une idée précise.
Se dégage plutôt l'idée d'impression.
On sent le temps qui passe sans pouvoir réllement
le maîtriser. Pourquoi ici cette intrusion soudaine
d’une marque de temporalité, qui résonne
comme un besoin de se raccrocher à un segment
de temps tangible, quantifié ? Comme s’il
devait y avoir quelque chose de changé après
ces six mois. Mais ces six mois ne seraient-il pas
la durée décrétée par
l’institution ? Ce serait le temps non pas du
film et de ses individus, mais le coup de force de
l’administration qui a décrété
que, dans six mois, Mabel serait guérie. Ce
carton serait donc une intrusion de l’institutionnel
dans l’affectif, même si l’on voit
bien, malgré les costumes neufs des ouvriers
qui ne sont pas des éléments du paradigme
« chantier », que rien ne semble avoir
vraiment changé : Eddy l’indien, toujours
aussi stoïque, semble presque fumer la même
cigarette. Comme si pour Cassavetes ces six mois représentaient
bien peu de choses.
 
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