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questions à Philippe Lubac
Interview de Philippe Lubac par Rémi
Fontanel
Philippe
Lubac est réalisateur,
scénariste, formateur et critique de cinéma.
Il a découvert le cinéma de Maurice
Pialat à travers son film Nous ne vieillirons
pas ensemble qui le marqua profondément
tant dans son parcours cinéphilique que dans
son rapport à sa propre création.
Pour nous il revient sur l'oeuvre
de Maurice Pialat à qui il a consacré
de nombreuses études, notamment diffusées
sur ce site.
Pour cela, pour sa grande disponibilité et
son soutien à ce site, qu'il soit chaleureusement
remercié.
Comment et quand avez-vous rencontré
le cinéma de Maurice Pialat ?
Philippe Lubac : C'était fin 1997.
J’avais alors 25 ans. J’ai commencé
mon parcours cinéphilique à cette époque-là
- et je n’ai jamais rencontré Maurice
Pialat autrement que par ce biais -. A vrai dire,
la seule fois que je l’ai vu c’était
lorsque je suis allé me recueillir sur sa dépouille
au funérarium du cimetière des Batignolles.
Le premier film que j’ai vu de Pialat fut Nous
ne vieillirons pas ensemble. C’est un film
qui m’a marqué pour plusieurs raisons.
La première est la valeur autobiographique
que l’on pense pouvoir y mettre, tant par rapport
à la vie du cinéaste que par rapport
au tournage du film lui-même. On a dans ce film
un Jean qui aurait pu s’appeller Maurice, tellement,
à certains moments la frontière entre
la fiction et les conditions du tournage est mince.
Je pense au moment où Jean Yanne, après
avoir sorti une – énième - vacherie,
se retourne quasiment vers la caméra pour en
rire avec l’équipe du film. La seconde
raison est ce moment où Jean Yanne et Marlène
Jobert sont à la mer et nagent dans l’eau.
La caméra est très proche d’eux.
On se dit que le cadreur était lui-même
dans l’eau pour faire ces plans.
Ces images m’ont marqué. J’en garde
une impression très prégnante. La sensation
d’une grande liberté. La sensation que
le cinéma n’est pas une lourde machinerie,
mais quelque chose de très simple, «
d’évident ». Il suffit de mettre
un troisième homme dans l’eau avec une
caméra pour saisir, toute en étant partie
prenante de la scène, la relation intime d’un
couple. Plus tard dans le film, lorsque le couple
repart de la plage dans la Renault 16, celle-ci fait
un
demi-tour qui n’a pas vraiment de justification
scénarique (la plage est parfaitement vide,
donc pas besoin de manoeuvrer). Il est peut être
dû à des ornières, faites par
les prises précédentes, que Jean Yanne
tente d’éviter.
Il permet en tout cas de voir, dans les reflets de
portières, « toute » l’équipe
de tournage de la séquence. Et de constater
qu’il sont au nombre de cinq seulement. Une
fois encore, cette scène m’a marqué
pour sa simplicité, pour le parfum de liberté
qu’il s’en dégage et pour son rapport
fort et constant au tournage lui-même. Dans
ce film comme rarement, l’idée qu’un
film est un documentaire sur son tournage est mise
en oeuvre. C’est un film qui, par sa force de
révélation de ce qu’est un tournage,
est sûrement à l’origine de mon
premier court-métrage, Aujourd’hui,
plage.
Comment pourriez-vous qualifier le
cinéma qu’il pratiquait ?
Philippe Lubac : Je ne sais plus qui a dit
ça - je crois que c’est Dominique Païni
-, mais en tous les cas, c’est la bonne formule
: « le cinéma de Pialat, c’est
un cinéma de « filmeur ».
» Certes, c’est quelqu’un qui
à l’origine envisageait d’être
peintre, mais, autant que je sache, c’est quelqu’un
qui a commencé par faire des films de famille,
puis des
courts-métrages, puis qui est passé
à des films institutionnels. Sûrement
que ce parcours n’est pas dû à
de vériatbles choix intentionnels dégagés
de toutes contraintes, mais toujours est-il que cela
a été son parcours. Cela veut dire que
Pialat est un cinéaste qui a commencé
par filmer, filmer, filmer, filmer... Aussi paradoxale
que cela puisse paraître, assez peu de cinéastes
ont ce parcours. Peu de cinéastes ont commencé
par faire des films de ce type (en amteur). Aujourd’hui,
bon nombre de cinéastes viennent des métiers
de l’écriture, de la critique, ou bien
des métiers du théâtre. En ce
sens, Pialat est l’un des rares a avoir commencé
au tout début. Le fait est que Pialat aura
été l’un des meilleurs directeur
d’acteurs du cinéma français.
Non pas parce qu’il sait bien diriger des acteurs
– on peut d’ailleurs longtemps épiloguer
sur ce que veut dire ce « bien » -, mais,
plus certainement parce qu’il sait voir et révéler
au spectateur la nature profonde de l’acteur
qu’il filme, ou plus exactement de la personne
qu’il filme. C’est criant, dans L’Enfance
nue, lorsqu’il filme les époux Thierry.
Je pense qu’on peut dire que c’est un
cinéaste « ethnographe », comme
ont pu l’être Jean Eustache, Jean Rouch,
ou bien Jacques Rozier.
Quels sont les films que vous préférez
de lui et pourquoi ?
Philippe Lubac : L'Enfance nue a été
pour moi une grande gifle. A peu près la même
que celle que j’ai reçue quand j’ai
vu Une femme sous influence de John Cassavetes.
Il y a eu aussi Passe ton bac d’abord.
Ce qui me paraît être une constante dans
les films de Maurice Pialat est que, malgré
une approche crue, âpre, parfois incongrue,
peu séduisante, aburpte, il reste toujours
quelque chose d’irréductible qui est
de l’ordre de la poésie. Dans ce regard
de Sabine Haudepin, (à la fin de Passe
ton bac d’abord), dans une position alanguie,
lasse, triste, qui annonce une future Madame Bovary,
il y a quelque chose de profondément émouvant,
qui fait « décoller » le film.
De même, dans ce personnage du jeune homme un
peu nonchalant – terriblement présent
à l’écran -, à la voix
qui n’a pas encore mué, persque de jeune
fille, il y a une force qui se rapproche du «
poétique ». Ou bien encore, chez le jeune
homme presque silencieux, aux attitudes à la
fois souples et raidies par le poids de son mariage
récent, il y a quelque chose qui définitivement
reste.
Il y a eu aussi A nos amours. Dans ce film, Pialat
réussi ce que beaucoup de cinéastes
espèrent arriver à faire : offrir à
une jeune fille de quinze ans, ses quinze ans. Je
crois que Pialat est le cinéaste qui a le mieux
compris, qui a le mieux donné à voir
ce qu’est l’adolescence. Filmer l’adolescence,
c’est très difficile. A part Pialat,
je ne vois personne qui ait réussi cette gageure.
Si, peut être Jacques Rozier avec Adieu
Philippine. Il y a eu évidemment Van
Gogh qui m’a marqué. C’est
un film d’une maîtrise et d’une
beauté hallucinante. Mais ce film, pour l’instant,
je le vois un peu comme un immense "porte-avions".
J’ai un peu du mal à l’approcher.
En quoi Pialat a-t-il pu vous influencer
dans votre pratique ou celle d'autres cinéastes
?
Philippe Lubac : A ce jour, je n’ai jamais
réalisé que trois courts-métrages.
De manière générale, il est plutôt
difficile de mettre en perspective son propre travail.
Ajoutons à cela, le fait que, me concernant,
il est bien tôt pour le faire ; je préférerais
parler plutôt du travail plus global d’une
« certaine génération de cinéastes
». Maurice Pialat n’a pas fait partie
de la « Nouvelle Vague », il n’a
pas inventé le réalisme au cinéma,
ni une façon plus légère de filmer,
il n’a pas été à l’origine
de la création d’un courant cinématographique,
encore moins d’une école, il n’a
pas été à un point de rupture
dans l’histoire du cinéma comme un Rossellini
ou un Bergman... Bref, il n’a rien fait qui
puisse permettre de l’identifier, qui puisse
lui donner une paternité sur telle ou telle
façon de faire. D’ailleurs, à
propos de « faire », je crois bien que
s’il détestait une chose, c’était
bien de « faire » du cinéma. Je
pense donc que s’il a influencé une génération
de cinéastes, celle à venir, ce n’est
pas par sa pratique mais par ce qu’il était,
par sa personne. Quand on dit Pialat, on comprend
tout de suite le type qu’il était, et
le cinéma qu’il faisait ! Un travail
d’une grande exigeance, sans concession et d’où
sort, c’est ce qui m’a toujours ému
dans ces films, à moment donné un «
instant incroyable ».
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