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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (1) par
Philippe Lubac
La
relation du cinéaste à ses acteurs
A
nos amours s’ouvre, de manière frontale
et un peu brusque, sur un plan de Suzanne (Sandrine
Bonnaire) immobile, silencieuse, le visage fermé.
Celle-ci entreprend alors de réciter un passage
de On ne badine pas avec
l’amour de Alfred de Musset. La frontalité
de cette entrée en matière donne une
impression de non raffiné, de « à
l’état brut ». L’intonation
et le débit de la récitante paraissent
tellement mauvais qu’ils détiennent en
eux quelque chose d’irritant. Cependant, ce
plan-portrait photographie, imprime sur pellicule
ces derniers instants de l’enfance d’une
jeune fille qui s’appelle Suzanne ou Sandrine
Bonnaire. Il n’y a ici pas de différence.
Ce premier plan nous dit :
« Voilà la jeune fille. Si on lui
demande de jouer, c’est un échec. Voilà
le bout de charbon dont je vais extraire un diamant.
Voilà mon matériau brut, le corps à
l’origine de l’œuvre. »
Pialat sent-il sans doute qu’il faut faire ce
portrait et le placer en exergue du film, car cette
rencontre de l’actrice avec le cinéaste
se situe à l’exact passage de la fin
de l’enfance au commencement de l’adolescence
de celle-ci. Dans ce plan, elle est encore enfant.
Par la suite, elle le sera de moins en moins. Ce plan
serait l’apparition d’une femme comme
celle d’une actrice : Sandrine Bonnaire.
En
ce début de film, la colonie où séjourne
Suzanne est sans doute les dernières vacances,
les derniers moments de bonheur et d’innocence
de la jeune fille. Ils ressemblent fort à ceux
de Michel (Jean-Claude Aimini) au Club Med
en Corse, avant que celui-ci ne parte faire la guerre
en Algérie, dans le film de Jacques Rozier,
Adieu Philippine.
On retrouve d’ailleurs cette même idée
de « première fois » dans le générique
de début du film de Rozier, où les noms
des acteurs sont tous précédés
de la mention « Pour la première
fois à l’écran. » Cette
idée de matériau brut se poursuit dans
A nos amours et L’Enfance nue.
Que ce soit avec le très médiocre poème
Noël que récite François, ou avec
le passage de On ne Badine pas avec l’amour,
il y a cette envie du cinéaste Pialat de faire
dire un texte à un individu sans les fards
de la mise en scène, sans le déguisement
de la fiction. Ces plans-séquences fixes sur
fond neutre ressemblent aux plans que l’on peut
faire lors d’un casting, lorsque le cinéaste
en est encore au choix de son « matériel
», des corps qui incarneront sa fiction. Dans
les deux cas, l’exercice demandé à
l’acteur – dire un texte - est largement
un échec, mais il révèle la présence
d’un corps. Pialat insère donc au sein
même de sa fiction cette idée du corps
de l’acteur, « matière première
» à l’état brut, non encore
ciselée par le cinéaste.
A
vrai dire, il paraît ici bien difficile de justifier
le choix d’un acteur par autre chose que par
le fait simple qu’il ait été choisi
parce que c’était « le »
bon. Sinon, on risque de tomber dans des généralités
du type : Maurice Pialat, qui prend dans ses films
aussi bien des acteurs professionnels que des débutants
absolus, le fait pour mettre en danger les premiers,
ou pour que les seconds apportent leur – présupposée
- fraîcheur, leur étincelle d’innocence.
C’est peut-être vrai, de manière
générale, mais un casting est absolument
le contraire du « général ».
Il s’agit, en effet, de choisir, non pas une
généralité, mais un individu
particulier. Par delà toute théorisation,
les raisons du choix resteront toujours mystérieuses.
De plus, comme le remarque Pierre Gras, dans «
De L’Enfance nue à A nos
amours », « Croire que Pialat
s’attache à un naturel de l’acteur,
ce serait en outre ignorer qu’il filme souvent
le mensonge ou les rôles que jouent les personnages
dans la fiction […] quant à l’enfant
de L’Enfance nue et à Suzanne
dans A nos amours ils sont à la fois
sincèrement fuyants et désireux de conserver,
par le mensonge et l’imprévisibilité,
leur indépendance. » Il paraît
donc tentant de s’aventurer à chercher,
dans le film lui-même, l’élément
de celui-ci qui est l’une des raisons –
ou
peut-être La raison - du choix d’un corps.
Autant dire que les quelques lignes qui vont suivre
ne relèvent pas de la science exacte.
Le
beau sourire rageur de Michel Tarrazon, lorsqu’il
fume des cigarettes avec des camarades, sous une passerelle,
paraît quelque peu « hors film ».
Ce sourire âpre et inapprivoisé est peut
être l’une des raisons pour lesquelles
Maurice Pialat a choisi Michel Tarrazon pour le rôle
de François. Notons d’ailleurs, sans
doute n’y a-t-il pas de hasard, que cette mimique
rageuse, « les dents sorties », se retrouve
chez Suzanne lorsque son frère Robert (Dominique
Besnehard), dans la bagarre, l’étreint
contre un mur.
Mais ce sourire de Michel Tarrazon obéit à
un autre point important dans le choix d’un
acteur : l’idée de potentialité.
C’est
un sourire qui n’advient qu’une fois dans
le film, mais dont on sent bien qu’il fait partie
de la nature intime de cet acteur. Michel Tarrazon
« sait » sourire de cette façon-là.
Même s’il ne le fait qu’une fois.
L’acteur ne le fait pas, mais il pourrait le
faire. Cette idée de potentialité donne
une présence forte à un corps. D’une
autre manière, lorsque François jette
des boulons sur les voitures qui passent sur la voie
rapide sous le pont, les mouvements de son corps sont
minimes, mais on y sent une forte potentialité.
Le corps courbé de l’acteur paraît
tendu, prêt à bondir. Ou plutôt,
on sent que ce corps pourrait bondir. A l’image,
par exemple, de celui de Travis Bickle (Robert De
Niro) devant le proxénète (Harvey Keitel),
dans Taxi Driver de Martin Scorsese, ou à
l’image de celui de Mabel Longhetti/Gena Rowlands,
lorsque celle-ci est en position d’attaque,
statique mais prête à bondir, lorsqu’elle
se sent menacée par Nick et le docteur Zepp
venu l’interner, dans Une Femme sous influence.
Dans
cette scène, John Cassavetes semble d’ailleurs
confronté à un problème : le
manque de potentialité de l’actrice Katherine
Cassavetes. Dans l’état paroxystique
de colère de la mère de Nick (Katherine
Cassavetes), celle-ci occupe l’espace sonore,
mais semble en « sur-régime »,
c’est à dire que nous n’avons pas
l’impression qu’elle pourrait se mettre
encore plus en colère. On perd la notion de
plus haut niveau possible, c’est à dire
de la potentialité d’un état supérieur
qui doit accompagner un état paroxystique pour
que le spectateur n’ait pas l’impression
que l’acteur 
« plafonne ». A contrario, Gena Rowlands
ne sombre pas dans un jeu hystérisé,
et nous avons, bel et bien, l’impression d’une
potentialité chez elle. On peut ajouter ici
que la colère de Katherine Cassavetes ne se
traduit pas sur son visage. L’expression du
masque reste quasiment la même, quels que soient
les états que joue l’actrice. A cet égard,
John Cassavetes prend soin de cacher le plus possible
le visage de Katherine Cassavetes (elle est le plus
souvent filmée le visage tourné ; il
ne nous est donné à voir que la masse
de ses cheveux), ou de substituer au visage de la
mère celui de Gena Rowlands. En effet, nous
n’avons que le champ du visage de Mabel, où
se lisent les réactions aux dires de Mama Longhetti
(Katherine Cassavetes), sans le contre-champ sur cette
dernière. Le visage de Gena Rowlands se fait
le réceptacle des propos violents de Katherine
Cassavetes, nous donnant à voir les émotions
vives qui traversent le corps de l’actrice.
A ce titre, la réplique de Nick à Mabel
« One, you’re acting crazy »
peut s’interpréter d’une double
façon. D’abord, presque de façon
littérale, jouer une femme « folle »
(ce que joue Gena Rowlands), mais aussi jouer de façon
incohérente, sans véritable maîtrise
(ce que fait Katherine Cassavetes).
 
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