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questions à Philippe Lubac
Interview de Philippe Lubac par Rémi
Fontanel
Qui selon vous, des cinéastes
actuels, pourrait se rapprocher le plus de Maurice
Pialat ?
Philippe Lubac : Ca reviendra un jour,
mais en ce moment, la période est un peu creuse.
Le premier nom qui vient à l’esprit,
c’est Catherine Breillat (Sale comme un
ange). Tout à l’heure, je parlais
de Passe ton bac d’abord et
de Madame Bovary. Ce film de Breillat est
du même bois. Je ne sais pas vers quoi se dirigera
par la suite Sylvie Verheyde, mais son court-métrage
La Maison verte me paraît tout à
fait intéressant. Bien sûr, Verheyde
ne se rapproche pas de Pialat, elle en est issue.
Le Souffle de Damien Odoul est aussi un très
bon film. Un vrai premier film. Pas un film estampillé
« premier film », comme il en sort 150
par an. Le Souffle n’est pas d’une
facture pialatienne (mais faut-il l’être
?), mais il est une bouffée d’air frais.
Il se démarque de la production cinématographique
majoritaire. C’est pour cela qu’il me
fait penser à Pialat. Dans les cinéastes
que se rapprochent de Pialat, je mettrais aussi les
frères Dardenne. Pas pour leur façon
de filmer (non plus !) qui ne ressemble pas à
celle de Pialat, mais pour une autre raison, qui peut
être aussi très importante : Olivier
Gourmet. Maurice Pialat a trouvé – quasiment
- et fait Depardieu. Je pense que c’est
du même ordre pour les frères Dardenne
et Olivier Gourmet.
Maurice Pialat refusait
la rigidité de l’écriture, du
scénario…le mécanisme de la mise
en scène…est-ce que c’est quelque
chose qui selon vous ne pourra plus jamais exister
au cinéma (contraintes de la production) ou
y a-t-il au contraire encore aujourd’hui la
possibilité de travailler de cette façon
?
Philippe Lubac : Aujourd’hui, cela me
paraît bien difficile – même si
rien n’est jamais impossible -. Aujourd’hui,
pas possible, mais demain, peut-être... Ceci
étant dit, je suis à moitié d’accord
avec votre postulat. Que Maurice Pialat refusait la
rigidité du scénario, je n’en
suis pas certain. Beaucoup moins que Jean-Luc Godard,
par exemple.
Je ne connais pas véritablement ses méthodes
de travail. Quant à la mise en scène,
elle me paraît d’une grande rigueur, pas
franchement échevelée, ni issue d’une
réflexion sur le vif. Ce que Pialat refusait,
c’est de « faire du cinéma »,
c’est les « métiers du cinéma
», le corporatisme. En fait, c’est du
même ordre, en moins jusqu’au boutiste,
que ce que refusait Robert Bresson. Disons qu’aujourd’hui,
à l’heure où l’on ne jure
que par le travail des acteurs en premier lieu, le
scénario et les scénaristes en second
lieu, c’est-à-dire que par les «
métiers du cinéma » (bientôt,
on se pâmera devant le travail formidable du
régisseur-adjoint), les contraintes sont très
contraignantes, voire étouffantes.
Très peu, trop
peu d’études, d’ouvrages existent
aujourd’hui sur le cinéaste qui fut l’un
des plus importants dans le cinéma français…comment
expliqueriez-vous ce manque ?
Philippe Lubac : Je ne l’explique pas.
Je ne m’en désole pas non plus. Il est
vrai qu’en 2000, c’est à dire il
n’y a pas longtemps, lorsque je choisissais,
comme sujet de mémoire universitaire, d’étudier
le cinéma de Pialat, l’idée semblait
originale à beaucoup. Cela m’avait beaucoup
étonné, car Pialat est effectivement
l’un des cinéastes français majeurs.
A mon avis, si l’on devait donner une petite
liste des cinéastes français majeurs,
il y aurait aux premières places Robert Bresson
et Jean Renoir, puis, juste derrière, Maurice
Pialat, aux côtés de Jean-Luc Godard
(oui, je sais, il n'est pas français !), Jacques
Rozier, Jean-Pierre Melville, François Truffaut.
Je n’oublie ni Alain Resnais, ni Jean Cocteau,
ni Jean Vigo, ni Jacques Demy, ni Max Ophuls, mais
là je m’arrête parce que cela tourne
vraiment à la liste.
Depuis la mort du cinéaste, il me semble que
les choses ont beaucoup évolué. Ou plus
exactement évoluent beaucoup. Vous y êtes
d’ailleurs pour quelque chose !
Vous réunissez
volontiers Maurice Pialat et John Cassavetes : en
quoi ces deux cinéastes peuvent être
selon vous rapprochés ?
Philippe Lubac : Ces deux cinéastes
peuvent être rapprochés et comparés
car, un peu comme dans une descente de ski, ils passent
entre les mêmes poteaux, par les mêmes
jalons. A l’aune de ces points de repère
précis, cela permet d’évaluer
de manière relativement précise leur
travail respectif. Mais, force est de consater que,
même si la piste est la même, les skieurs
restent très différents !
Vous avez écrit
sur les corps… Pialat était un cinéaste
du corps…en quoi son cinéma est-il différent
de celui pratiqué par Chéreau, Breillat,
Eustache… cinéastes qui sont aussi sensible
à cette question et à une conception
physique du cinéma ?
Philippe Lubac : Je suis en train de beaucoup
revenir de cette notion de corps. C’est vrai
que intutivement « un cinéaste du corps
», on comprend ce que ça veut dire. On
« voit ». Mais, si on essaye de l’expliquer,
toutes les tentatives tombent à l’eau.
Car au cinéma, bien sûr, on ne filme
toujours que des corps. On n’a jamais vu un
cinéaste de la « nature morte »,
pour parler comme un peintre. A part peut-être
Jean-Daniel Pollet ? Donc, en fait, « Pialat,
cinéaste du corps », certes. Mais pas
plus, ni moins, que Dreyer (sur des corps «
sonores »), Bergman (sur le visage), Bresson
(sur la parcellisation du corps), Eisenstein (sur
le corps mécanique), Keaton (sur le corps décadré),
John Ford (sur le corps dans son milieu naturel),
Ozu (sur des corps encadrés), etc, etc....
Tous. Tous les cinéastes font vivre chacun
à leur manière un corps à l’écran.
En fait, je crois qu’il y a une façon
formatée de filmer un corps, la manière
télévisuelle, et puis celles qui ne
le sont pas, c’est à dire TOUTES les
autres. La première façon est pratiquée
dans
90 % de la production cinématograhique actuelle,
à tort ou a raison, c’est selon d’où
on se place. Les secondes sont celles qui traduisent
un travail personnel sur la manière de représenter
un corps.
Effectivement, Intimité de Patrice
Chéreau est un film qui ressemble un peu à
un film qu’aurait pu faire Pialat, disons après
Van Gogh. Il y a, dans ce film de Chéreau,
une sensation de bien-être, de la plénitude,
qui peut rappeler cet avant dernier film de Pialat.
Dans Van Gogh, on sent Pialat totalement
maître de son art, dans la plénitude
de ses moyens et, peut être ausi un peu apaisé.
Maintenant, le film de Chéreau rappelle le
cinéma de Cassavetes, alors qu’il me
semble qu’aucun des films de Pialat ne revendique
une telle fratrerie. Un film comme Les Petites
amoureuses de Jean Eustache est assez proche
de ce que pouvait faire Pialat. Il y a cette idée
de fixer sur la pelicule un corps donné, et
surtout à un moment donné. D’ailleurs,
ya pas de hasard, Pialat joue dedans. Pour les autres
films d’Eustache, je pense par contre que ceux-ci
sont différents car, à l’exception
du Père Noël a les yeux bleus,
Jean Eustache cherche peut-être davantage que
Pialat le coup de poing, le KO. Le film incroyable
qui vous estomaque. Les films d’Eustache sont
un peu des ovnis, comme les premiers films de Philippe
Garrel par exemple. Les films de Pialat ne cherchent
pas le KO de celui qui les regarde... même s’il
s’en prend un des fois quand même. C’est
sûr que la fin de La Gueule ouverte,
ça fait mal ! Mais, même là, si
ça fait mal, ce n’est pas parce que le
film est « insoutenable ». Bien au contraire.
C’est pour cela qu’il est dur.
Propos recueillis à Paris le 14 janvier
2003 pour www.maurice-pialat.net.
Philippe
Lubac pour www.maurice-pialat.net
- Février 2004 -
Auteur-réalisateur, scénariste,
formateur et critique de cinéma.

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